Historique du
Studio-Théâtre
de La Louvière
4
- Le Studio-Théâtre de La Louvière
Ce
sont Jean-Pierre Hubert et
Georges
Haine (
parcours),
tous deux de La Louvière, qui relancent la troupe. Il
ne faut pas renoncer à ces activités !
Jean-Pierre
Hubert est un homme de culture, plein d'avenir. C'est un homme de
projets. Il disparaîtra à la fleur de l'âge, laissant un grand vide.
Georges
Haine a été l'élève de Jean Louvet à l'
Athénée
de Morlanwelz. Fils de
syndicaliste, il fait figure très vite d'homme de gauche. Il va jouer
un rôle très important au Foyer culturel de Haine-St-Pierre, dynamisant
les activités et faisant de ce foyer le pôle culturel de la région du
Centre.
Ces deux hommes refusent de croire à la
disparition
du
Théâtre
prolétarien. Jean-Pierre
Hubert inscrit le
Théâtre
prolétarien dans la
circulaire
du théâtre-action avec pour mission particulière de développer
l'écriture théâtrale dans la région. C'est-à-dire continuer à monter
les pièces de Louvet dont on attend de lui qu'il suscite tôt ou tard de
nouvelles vocations d'auteurs dramatiques.
Jean
Louvet se laisse convaincre à condition de subsidier la troupe pour
engager un permanent pour assurer le fonctionnement quotidien de la
troupe ; il faut aussi un bureau, des services, un
téléphone, des photocopies, etc. fil des
années, plusieurs permanents seront engagés :
Jacques
Dapoz,
Frédérique
Lecomte,
Pierre
Louvet. La troupe change de nom
:
Studio-Théâtre de La
Louvière
; elle va se restructurer et prépare
lentement un projet inspiré de l'écriture collective. Des sociologues
mènent des enquêtes dans la région.
CREATIONS
COLLECTIVES
ET FORMATION À L'ÉCRITURE
En fait, deux
sociologues mènent des enquêtes dans certains milieux de la région du
Centre : il s'agit d'
Ita
Gassel, professeur à l'École Ouvrière
Supérieure et spécialisée en sociologie wallonne ; le second est Pierre
Jonckeere, qui a travaillé avec le chanoine Houtart.
Les
deux hommes récoltent une série d'interviews : la bande des
« Fauves », jeunes loubards qui se font remarquer par
des
dépradations, des actes de violence ; interviews de musiciens locaux
amateurs et ateliers de peinture amateurs qui se plaignent des
conditions dans lesquelles ils doivent exercer leur art ; interviews de
jeunes, etc.
Ces documents sont patiemment
analysés,
décortiqués ; nous y prélevons l'essentiel de ce qui paraît
théâtralisable. Les séances de travail tentent de faire participer tout
le monde, ce qui n'est pas toujours évident. Finalement, nous arrivons
au terme de l'entreprise. La création s'appelle :
Le
jeu du
roi
de La Louvière (1983). En fait, le
« roi », c'est
l'échevin de la culture dont la politique culturelle est placée sous la
loupe.
Ce spectacle ouvre la période des
créations
collectives inspirées du théâtre-action. Les créations collectives
suivantes seront :
Visite
guidée,
Comment
ça se
fait que personne ne rit,
La
maison au milieu du
lac,
Descendez,
je veux
descendre.
La plupart du temps, les
spectacles
sont
constitués d'une série de moments courts, reliés par un fil conducteur.
L'humour et la poésie sont souvent au rendez-vous. Parfois, l'humour
devient grinçant, cruel, insupportable. Dans la série,
Visite
guidée fut particulièrement acide : critique syndicale à
travers
un piquet
de grève dérisoire, tentative de mettre le porno au théâtre, etc. Deux
de ces spectacles eurent lieu à l'
Écomusée
à
Houdeng,
Bois-du-Luc.
Parallèlement
à ces créations collectives, un travail de formation est ouvert au
public (jeunes, enseignants, notamment) ; travail de formation mené
avec les permanents, à partir d'auteurs classiques ou contemporains
(
Molière,
Vinaver,
Ghelderode,
etc.)
; ce travail donne lieu à des
représentations publiques au
Château
Gilson ou
au « Palace ».
À
noter qu'au cours de cette période de créations collectives, deux
spectacles vont viser à plus de professionnalisme :
Sur les
ruines de
Carthage de
René
Kalisky, mise en scène par Frédérique
Lecomte
et
L'Aménagement
de Jean
Louvet, mise en scène de
l'auteur,
avec Éric Firmani et Janine Laruelle dans les rôles importants.
Le
Studio-Théâtre de La
Louvière
va revenir donc aux textes d'auteurs.
Nous aurons
Casimir
et Caroline
de
Ödön
von Horvath et
Jacob
seul
de
Louvet en 1989 dont les représentations eurent lieu
dans
la salle des machines (local)
à
Bois-du-Luc (photos des outils).
À
partir de
Jacob
seul, le
Studio-Théâtre de La
Louvière
revient à la tradition du
Théâtre
prolétarien où l'on montait essentiellement les pièces de
Louvet
écrivant pour la troupe. C'est à
partir de cette époque que Raymond Saublains a fait un choix dans ses
photos.
REGARD SUR LA
PRÉCARITÉ
À
cette époque, Jean Louvet et sa femme fréquentent souvent
La
rose des
vents, scène nationale située à
Villeneuve d'Asq.
Ils y
rencontrent
là
Daniel
Lemahieu, auteur dramatique originaire du Nord et attaché au
théâtre dirigé par Didier Thibaut. Daniel Lemahieu propose à Jean
Louvet d'écrire une pièce sur la précarité dans le Nord de la France ;
à cet effet, il fait obtenir à Jean Louvet une bourse de résidence de
deux mois aux bons soins du Centre National des Lettres à Paris
(aujourd'hui,
Centre
National du Livre). Jean Louvet s'installe d'abord
à l'hôtel à Lille, puis dans un appartement à Villeneuve d'Asq ; à
partir de là, il rayonne dans le Nord de Roubaix à Calais ; il
interroge des chômeurs, des RMIstes, des femmes, participe à une séance
de la Commission sociale à
Douvrin,
pénètre dans des courées, dans la
plaine du Ferniolet à Calais, etc.
En même
temps, Pierre
Louvet fait découvrir à son père la précarité et la misère à La
Louvière qui sont beaucoup plus cachées qu'en France.
Ce
sont les interviews des deux régions qui vont servir de matière à une
nouvelle pièce. C'est ainsi que nous montons
Un
homme de compagnie,
pièce écrite sur la précarité dans la région du Centre et le Nord de la
France. Un acteur issu de la
précarité va
jouer dans la pièce, Alex Lazaretti et un personnage de la pièce sera
directement inspiré d'une personne de La Louvière - Jef - qui sera tué
par son père.
Marc Liebens propose à
Philippe
van Kessel de
monter la pièce au
Théâtre
National, Louvet n'y a
plus
été monté
depuis trente ans. La pièce est annoncée dans la presse. Après
réfléxion, Marc Liebens abandonne ce projet. Il n'y aura guère
d'explication ni du metteur en scène ni du directeur du
« National ».
Beaucoup de professionnels seront choqués de cette légèreté qui eût
mérité un procès, disaient d'aucuns. Période assez confuse donc et
pénible, car elle implique, en fin de compte, des hommes qui
s'estiment. Louvet se tait. C'est Jacques de Dekker, toujours très
généreux vis-à-vis de Louvet, qui va trouver une solution. Il vient de
voir au
Botanique
le
spectacle
Un
homme de
compagnie monté par
le
Studio-Théâtre de La
Louvière.
Il la fait lire à Armand Delcampe qui
décide de monter la pièce au
Théâtre
Jean Vilar dans une mise en scène
d'Armand Delcampe. Delcampe et Louvet se connaissent depuis des
années, mais n'ont par encore travaillé ensemble ; ils vont rattraper
le temps « perdu » avec éclat jusqu'au triomphe
de
Conversation
en
Wallonie.
Après les représentations
au
Studio-Théâtre,
Louvet a coupé un tiers de la pièce ; c'est donc
Un
homme de
compagnie maîtrisé que Delcampe va monter avec beaucoup de
sensibilité et de talent au
Théâtre
Jean Vilar. À
noter
qu'il
enchaînera la même année avec
Simenon
au
Blocry.
Avec le
recul,
Armand Delcampe sera moins satisfait de ce deuxième Louvet ; il
n'empêche, démonstration est faite que la pièce tient la
route ;
que le personnage central, Henriette, mère de Simenon, magistralement
interprété par
Patricia
Houyoux, irradie tragiquement la souffrance de
l'écrivain liégeois.
Très efficace sera la mise
en scène de
Pierre Louvet pour
L'annonce
faite à Benoit où
Éric
Firmani et
Robert Stoupy s'affirment définitivement.
Frédéric
Dussenne la montera aussi avec le brio qu'on lui
connaît.
À
partir de ce
spectacle se maintient au
Studio-Théâtre
un noyau dur d'interprètes,
accompagné de quelques professionnels comme Christian Leroy à la
composition musicale, Daniel Pelletti qui fait nos affiches avec un
constant enthousiasme ainsi que ses sérigraphies. Et c'est toujours
Jean Capiau qui, depuis 1966, assure la scénographie. Raymond
Saublains, fidèle au rendez-vous, cherche dans ses photos à capter les
moments forts de nos spectacles.
En 1993, nous
donnons
Le
sabre de Tolède, spectacle quasi expérimental sur le
regard
porté sur
les habitants des cités populaires.
RENCONTRE AVEC
LE
THÉÂTRE DIALECTAL
Il faut signaler
qu'en 1990,
Yves
Vasseur (
bio)
avait monté, dans le carré de Bois-du-Luc,
Le
grand
complot
avec une centaine de participants. Parmi ceux-ci, il avait été fait
appel aux acteurs dialectaux de la région du Centre, notamment à Edmond
Taquet et sa troupe. Le résultat avait été surprenant, d'autant, comme
l'avait fait remarqué René Hainaux, on voyait des acteurs habitués à
jouer des personnages de la classe dominée se mettre tout à coup dans
la peau de ministres, des gens de pouvoir à tous les niveaux.
Un
peu par reconnaissance et par intérêt, Jean Louvet, depuis
Le
grand
complot allait voir plus assidûment des spectacles en
"dialecte"
(
terme critiqué
auquel on préfèrera l'expression officielle « langues
régionales
endogènes »).
C'est ainsi qu'en 1994, il assiste à
Chapelle-lez-Herlaimont
à un
double spectacle : une série de sketches joués par
Edmond
Taquet (
sa page)
et ses
acteurs et actrices précédés d'un autre spectacle :
Nuit
d'angoisse
en wallon également, texte dû à un auteur chevronné,
militant
wallon,
Armand
Deltenre
(
textes).
Celui-ci, originaire de
Courcelles,
a écrit une pièce
sur le
massacre
dit du Rognac, perpétré par les
rexistes
le 19 août
44.
La surprise de Louvet est très grande, car il voit pour la première
fois des rexistes sur une scène de théâtre.
Il
se lie
d'amitié avec Armand Deltenre et, toujours sous le coup de la surprise,
il
propose
à Armand Deltenre de développer sa pièce
sur le
versant historique du rexisme et d'y inclure une partie historique sur
l'ascension de
Léon
Degrelle. En fait, la pièce de Deltenre montre des
hommes et des femmes enfermés dans une cave et prêts à être assassinés.
Louvet pense que ce serait l'occasion d'en montrer plus sur Degrelle et
ses sbires.
En fin de compte, Degrelle est peu
connu, les crimes de Courcelles - une fois de plus dans l'
amnésie
wallonne - sont encore moins connus ; de surcroît, il
faudrait
imaginer
une partie « Mémoire » qui rendrait hommage aux
victimes du
19 août.
Pendant des mois, Deltenre et Louvet écrivent à quatre mains ce qui va
devenir
La nuit
de Courcelles.
Cinquante actrices
et acteurs participent au spectacle joué joué onze fois à l'Hôtel de
ville de
Trazegnies. Gros succès public.
Là aussi on va
retrouver
des acteurs connus du théâtre
dialectal (troupe de
Michel
Meurée,
acteurs de Chapelle-lez-Herlaimont,
acteurs de Charleroi). Jean Capiau construit un décor étonnant à
plusieurs étages. C'est Jacques Herbert qui va coordonner
la mise
en scène des différentes troupes. Le
Studio-Théâtre
de La Louvière est
chargé des tableaux historiques consacrés au rexisme et à l'ascension
de Degrelle. Une des scènes finales de l'attaque à Charleroi fut un des
plus grands moments du
Studio-Théâtre.
L'ATELIER
D'ÉCRITURE
L'année suivante, le
Studio-Théâtre
connaît une
innovation importante : la promesse que le
Studio-Théâtre
développe
l'écriture régionale est tenue, un autre
auteur est né dans la troupe.
Fondatrice, dès la
première heure, du
Théâtre
prolétarien, Janine
Laruelle écrit
La
cité des mals
lotis. Elle a suivi de
près les
difficultés
d'un comité de quartier à
Bracquegnies
dont le but est d'empêcher
la destruction de «
leur
terril »
convoité par une société américaine.
Comment des
citoyens ordinaires peuvent-ils avoir assez de pouvoir pour empêcher
cette destruction, cette atteinte brutale à leur environnement, faune
et flore comprise ?
La pièce est un
succès, s'inscrivant dans la création d'un théâtre très proche des
"sans-voix". Le succès de
La
cité des mal lotis
va entraîner une innovation importante. Quelques acteurs s'enhardissent
et expriment le voeu d'écrire aussi pour le
théâtre. L'idée est simple :
profitons de la présence d'un auteur qui a une certaine expérience pour
nous initier à l'écriture théâtrale. Jean Louvet reprend les notes de
son séminaire qu'il a
donné sur l'écriture théâtrale à la «
Huitième
section »
à
l'Université de
Liège où il
avait été invité par
Jacques
Dubois (
photo).
Un
Atelier
d'écriture I se met en place au sein de la
troupe. Les
réunions se
succèdent rue du Hocquet n°77 à La Louvière. À
chaque séance, les participants apportent leur livraison. Les pièces se
construisent petit à petit. Naissent ainsi les quatre premières pièces
de l'Atelier I.
Quatre
pièces sont écrites :
L'Homme
interdit de Jean Leroy,
Politiquement
correct
de Franck
Livin,
Quai
des affres d'Emmanuel
Loretelli,
A comme
Adrien de Janine Laruelle.
La
pédophilie devient un
problème de société incontournable dont la gravité
suscite de nombreuses réactions. Jean Leroy assiste à un colloque sur
la question à l'Université de Bruxelles. Il écrit
L'homme
interdit
où il tente de cerner le comportement du pédophile, notamment dans ses
relations avec sa femme, son père. Un personnage étonnant éclaire le
pédophile : l'Ange. Jean Leroy frappe fort : la pièce surprend tout le
monde.
Franck Livin va s'interroger sur
l'engagement politique. Pourquoi cette désaffection des jeunes par
rapport aux partis ? La tâche est difficile, car le propre du
théâtre-action n'est pas de lancer une descente en flèche des partis.
La pièce se termine par une interrogation sur une alternative «
citoyenne » suscitée, à l'époque, par la fameuse
marche
blanche.
Emmanuel
Loretelli met en scène plusieurs types de jeunes : origines sociales
différentes, niveaux de scolarité et d'acculturation très variables.
Les trois jeunes apprennent à se connaître, se rapprochent,
s'éloignent. Il y a là un échantillon d'une jeunesse désemparée,
d'autant que le père de la jeune fille, décidément fermé à tout
dialogue, transforme ce quai de rencontres en
Quai
des
affres
(titre de la pièce).
Enfin, Janine
Laruelle avec
A
comme Adrien
décrit la
crise
profonde d'un
homme douloureusement impuissant devant l'état du monde ; à force de
patience, sa femme et son ami arriveront à lui faire retrouver une idée
du bonheur. La reconversion est totale quand il exprime le désir
d'avoir un enfant.
Ces quatre pièces sont
publiées aux
Éditions
Lansman.
L'année suivante,
en 1998, Jean Louvet entreprend un travail particulier : semaine après
semaine, il écrit une pièce, un tableau chaque samedi des répétitions.
L'ensemble s'appellera
Madame
Parfondry est
revenue. Le
thème
central est la perte du symbolique dans nos sociétés. La constatation
concrète : « Tiens, c'est vrai, ma voisine, Madame Parfondry,
il y
a
bien un an que je ne l'ai plus vue, je n'avais pas fait
attention... »
Symbolisme, poésie, réalisme se mélangent.
Ce
spectacle sera suivi d'
À
bientôt,
Monsieur Lang
: un
texte sur le
rôle de l'intellectuel, thème privilégié dans l'oeuvre de Louvet.
En
l'an 2000, l'
Atelier
d'écriture II
s'est remis au travail. En novembre,
le
Studio-Théâtre
propose
donc un spectacle de cinq pièces :
Terminus
Caviar
de Janine Laruelle,
La
Race
des saigneurs d'Emmanuel Loretelli,
Le Mirage
des oliviers de Franck Livin,
Les
Encombrants de Jean Leroy. Un cinquième
partenaire s'est joint au groupe, Stéphane Mansy qui écrit
Espèce
d'idylle.
«
Terminus caviar », une comédie sociale qui décortique le
regard
que
nous portons sur les étrangers ; un couple partage un espace avec un
étranger : la ligne qui divise en deux l'espace va fluctuer selon les
désirs des uns et leurs phantasmes. C'est finalement un chien qui
brouille les pistes.
La
race des
saigneurs
d'Emmanuel Loretelli. L'auteur porte un regard sur la mafia et ses
victimes : ouvrier au noir, prostituée, juge. La pièce dénonce la
faiblesse du pouvoir politique face aux pratiques mafieuses. Une série
de tableaux efficaces, allant chaque fois à l'essentiel.
Le mirage des oliviers
de Franck
Livin. La pièce oppose deux
générations de berbères immigrés. Le père et le fils. Le père s'est
soumis, le fils se révolte. Le père est violemment agressé par
l'extrême-droite, le fils veut faire justice lui-même. Les anciens du
village convainquent le fils de ne pas appliquer la loi du talion.
Les encombrants de
Jean Leroy. Un
fait-divers et un fiction.
Le
fait-divers : une mère s'est suicidée avec ses trois enfants. La
fiction : une agence accueillent trois hommes (20, 40 et 60 ans) pour
les aider à se suicider. Le spectre de la mère suicidée finit par
convaincre les trois hommes à renoncer au suicide.
Espèce d'idylle, la
première pièce
de Stéphane Mansy qui va
surprendre par l'écriture : un mélange de considérations proches du
réalisme avec des coupures, des sauts de type franchement poétique.
Original pour le moins avec trois personnages qui tentent de
réenchanter le monde sur leur îlot d'utopie.
Les
cinq pièces ont été mises en scène par Pierre Louvet avec l'exigence
qu'on lui connaît.
Mais après ce deuxième
atelier d'écriture, l'organisation du travail va changer au
Studio-Théâtre.
CHANGEMENT DE
MÉTHODE POUR LA MISE EN SCÈNE
C'est Pierre
Louvet qui assurait les mises en scène depuis 1989 (
Jacob
seul), et
c'est lui qui va impulser cette nouvelle politique. Il encourage les
nouveaux auteurs à s'autonomiser davantage et à prendre en charge
eux-mêmes la mise en scène de leur pièce. Plus novateur encore, il
propose que chaque auteur aille jusqu'à mettre en scène la pièce d'un
autre membre de l'atelier - pour éviter éventuellement les pièges du
narcissisme.
Le travail va donc s'organiser
suivant cette ligne et va donner des résultats inégaux. Un fait est
certain, la participation de la troupe à la pratique artistique va
s'avérer plus importante, Pierre et Jean Louvet restant en retrait,
mais toujours au service des auteurs, prêts à intervenir à la demande.
En
2001, appliquant toujours le même principe, le
Studio-Théâtre
remonte
une pièce de Jean Louvet. Il s'agit, cette fois, des
Clients. Elle
avait été créée en 1974 au
Théâtre
prolétarien à
une
époque où l'on
pouvait encore avoir une distance vis-à-vis de la société de
consommation. Prévaut encore l'idée d'une nature humaine avec des
besoins inaltérables, les besoins nouveaux suscités par le marché et la
publicité étant considérés à l'époque comme des erreurs.
Avec
le temps, en 2001, cette idéologie de la consommation s'impose et
devient comme une "seconde nature", supplantant la "vieille" idée
humaniste (et marxiste) d'un homme à l'essence intouchable d'où de
grandes difficultés pour cerner une nature
humaine dont les besoins ne soient pas extensibles à l'infini.
En
2002, la tradition de l'écriture s'est imposée. L'
Atelier
d'écriture
III poursuit son travail.
Quatre
pièces sont
mises en répétition. Quatre pièces publiées en édition légère chez
Lansman.
La Fête
de Jean
Leroy,
Intrusion
de Stéphane Mansy,
Déchirements
d'Emmanuel Loretelli.
Enfin, Franck Livin écrit
Comme
une chanson d'amour.
La
fête de Jean
Leroy s'interroge
sur ce qu'on appelle parfois l'idéologie
« festiviste ». Les
pouvoirs
organisent des fêtes pour les hommes - ce qui n'est pas nouveau. Mais
il semble que les hommes risquent de devenir de plus en plus des objets
dans la fête, alors qu'autrefois, il y avait dans l'idée de fête une
recharge de la subjectivité.
Stéphane Mansy nous
revient avec
Intrusion
qui met en scène
des
hackers
mal
intentionnés, c'est-à-dire des pirates de l'informatique préparent un
clash énorme. Les pouvoirs politiques sont décontenancés. La pièce fait
un lien avec la solitude d'hommes et de femmes sur laquelle s'appuient
les anarcho-pirates pour fonder leur chaos. L'écriture allie encore
poésie et réalisme.
Déchirements
d'Emmanuel
Loretelli développe une problématique qui se pose à nouveau dans la
société contemporaine. Le triomphe du
cocooning,
de
l'individualisme, de l'abandon apparent de la vie et de la lutte
collectives a fait place ces derniers temps à un retour au politique,
sous des formes originales, dans les grandes
manifestations
de Seattle
à Porto Alegre, en passant par des formes comme Internet, des
institutions comme
ATTAC.
C'est
dire que se repose aujourd'hui un
néo-engagement qui surprend plus d'un couple.
Enfin,
Franck Livin écrit
Comme
une
chanson d'amour,
titre
idyllique pour
une réalité barbare, car il ne s'agit pas moins d'un viol collectif,
appelé aussi "tournante". Un jeune, pour acquérir les faveurs d'un chef
de bande, trahit son amie qu'il jette en pâture à une bande. La pièce
fait le procès aussi de témoins indifférents ou lâches. Un procès très
critique tente de rendre justice à la jeune femme dont l'avenir
psychique reste incertain.
2002,
UNE RÉTROSPECTIVE PHOTOGRAPHIQUE PUIS UN LIVRE EN
2003
Au
départ, un projet d'exposition se met en
place grâce à l'initiative de Raymond
Saublains, le photographe du
Studio-Théâtre, avec
le concours de
la
Direction générale des affaires culturelles du Hainaut. Cette
exposition s'est tenue dans le hall du
Théâtre communal de La Louvière
en janvier et février 2002
Raymond Saublains
monte
l'exposition sur le
Studio-Théâtre de La
Louvière
à partir de ses photographies prises au
cours des spectacles. Maquettes de Jean Capiau, affiches et
sérigraphies de Daniel Pelletti complètent l'exposition, accompagnée de
notre musicien et de ses complices. Le vernissage au Théâtre communal
fut des plus réussis.
« Cela me plaît
que cette exposition réponde au désir d'un homme ; de surcroît, il a
invité deux peintres passionnés, eux aussi, de théâtre : Daniel
Pelletti et Jean Capiau. Place donc aux actrices et acteurs, au metteur
en scène, aux régisseurs. Une fois n'est pas coutume » (Jean Louvet).
Du
succès de l'exposition naît l'envie d'en garder la mémoire. Pourquoi
pas, dès lors, la publication d'un livre ? Le
projet rencontre l'adhésion de
Marie-Paule
Eskénazi, administratrice
déléguée des
Éditions
Labor.
Cet
ouvrage ne
reprend pas tous les spectacles créés depuis 1962. Si le photographe
témoigne à partir de 1989 (
Jacob
seul), le raccourci nous livre
l'essentiel de la démarche : un auteur dramatique entretient dans sa
ville, La Louvière, et dans la
région
du Centre, un théâtre non
professionnel où il monte ou fait monter certaines de ses pièces.
LA SOURCE DE
L'ATELIER
D'ÉCRITURE NE TARIT PAS
Au printemps
2003, le
Studio-Théâtre
répète deux
pièces.
Le
Camping
du chat perdu de Janine Laruelle. Le propriétaire du
camping
veut récupérer son terrain à des fins plus lucratives. Les habitants -
en état de précarité - de ce camping (
résidentiel)
sont
menacés d'expulsion. Une des membres participe à des réunions
citoyennes d'où pourrait naître un avenir positif. La pièce est une
sorte d'état des lieux d'une ville et d'une région.
La
seconde pièce,
Ma
nuit est plus
profonde que la
tienne,
met en scène une femme immergée dans son narcissisme, dans la
toute-puissance de l'imaginaire qui empêche le rapport à l'Autre. On
lui a dit : « Vous pouvez tout faire » et elle ne
fait plus rien. Lui rêve d'un amour qui ne sombre pas dans la mêlée des
corps.
En 2004, Stéphane Mansy
écrit
Les
cartables lacérés
où élèves,
enseignants,
direction, police sont plongés dans la crise de l'école. Une jeune
enseignante, au comble de la désillusion professionnelle, s'enferme
dans une classe et veut se suicider en faisant sauter une bombe
artisanale. Dans cette valse des échecs, la solitude des uns et des
autres nous renvoie à un des problèmes les plus brûlants de notre
époque.
Avec
Ces voix
qui
montent en moi,
Franck Livin renouvelle son expérience d'auteur autour d'un thème
sensible en Wallonie, l'amnésie patrimoniale et culturelle.
Sur le
site d'un ancien charbonnage, deux projets opposent, d'un côté les
tenants d'une future grande surface commerciale et, de l'autre, ceux
qui veulent faire de ce site un lieu de mémoire. Finalement, le
promoteur de la grande surface abandonne sous la pression citoyenne
dont le combat va permettre que s'expriment ces voix "qui
montent
en moi".
Trois nouvelles pièces de l'
Atelier
d'écriture du
Studio-Théâtre
caractérisent
l'année 2005.
Tréteaux
de Jean Leroy met en scène trois hommes qui ne se sont plus
vus
depuis vingt ans. Pourtant, un lien puissant les unissait alors : la
passion de la langue. Depuis, plus rien. Ils se retrouvent face à face,
car la langue est en danger. Pourquoi sauver la langue ? Parce que le
sang coule toujours quand les mots sont absents. Parce qu'il n'y a plus
d'humanité quand les hommes se taisent. En ces temps d'anglophonie
avérée et peu respectueuse de la francophonie, cette question
dramatique des
langues
en
péril traverse non seulement
les
préoccupations majeures de l'U.N.E.S.C.O., mais plus
modestement
les
préoccupations de milliers de
personnes sensibilisées à la
préservation de leur
patrimoine
linguistique. Jean Leroy, professeur de
français, s'associe à cette démarche.
Avec
Malmémoire
d'Emmanuel Loretelli, la
mémoire de
Monsieur
Renaud est écorchée, il choisit un exil volontaire dans une petite
ville. Amnésie ou mystification ? Quel rôle joue la mémoire dans
l'équilibre d'un être humain ? La communauté qui l'entoure se livre à
cet homme si disponible. Et s'ils retrouvaient leurs traces ensemble ?
O tempora de
Stéphane Mansy nous
parle de trois expatriés,
un
russe, une polonaise et un latino-américain, ils cherchent
désespérément dans notre ville un travail pour survivre. Ils
rencontrent une galerie de personnages qui, eux, ont du boulot dans le
système capitaliste. Comment la population va-t-elle intégrer ces
nouveaux arrivants ? Comment gérer cette problématique nouvelle en
Europe ? Une réalité que Stéphane Mansy rencontre sur le terrain jour
après jour.
En 2006, c'est au tour de Jean et
Janine-Laruelle Louvet de proposer deux nouvelles pièces.
Un goût de menthe poivrée
de Jean
Louvet raconte l'histoire
de
l'entrecroisement de deux couples dans un lieu inhabituel, une aire de
parking, symbole d'une stase existentielle. Deux hommes, deux femmes,
deux couples d'ici, pas loin du canal, de l'autoroute. Ils sont
bloqués, en panne de voiture, en panne de vie. Ils se battent pour
sauver leur amour dans ce monde incertain. « À midi, tu vas
bien
; à quatre heures, tu ne sais plus quoi ». Tentative
d'approcher
quelques points forts du malaise contemporain : obsession du
sécuritaire, pessimisme ambiant tenace, rejet de l'utopie, refus de la
critique.
Plus féminine dans son ancrage au réel
quotidien,
l'écriture de
La
java de l'homme
nu de
Janine Laruelle remonte lentement la pente de la
déréliction. Gabriel se sent seul, il ne trouve plus
sa
place. Il finit par s'enfermer : on ne devine plus que son ombre à
travers sa retraite de fortune. Ses amis, sa
femme, personnages attendus ou hors normes, tentent de le
sortir
de l'impasse. La médecine de l'amitié finit par l'emporter,
car
l'espoir est au bout de l'aventure. Spectacle ou la légèreté le dispute
à la gravité.
Avec l'année 2007,
trois spectacles sont annoncés, sous
la plume des auteurs issus de l'
Atelier
d'écriture du
Studio-Théâtre.
DE L'ATELIER
D'ÉCRITURE
À LA SCÈNE
Un auteur
dramatique, homme ou femme, est souvent seul. Avant la première, il a
peu de contacts avec la scène. Quel que soit le bénéfice qu'il en
retire, la pratique hebdomadaire du théâtre avec une troupe non
professionnelle lui permet de vérifier l'efficacité de son texte, qu'il
soit auteur confirmé ou débutant.
Les enjeux
sont-ils clairs ?
Redites ? Trop laconique
peut-être ? Cette métaphore est illisible. Là, il faut élaguer. Là,
ajouter. Le texte n'est pas bien distribué : il faut déplacer la
matière comme un jeu de cartes. En même temps, l'actrice, l'acteur
posent des questions : ils ne jouent pas sans savoir, ils interpellent
l'auteur assigné à faire partager sa création.
Parallèlement,
cette pratique initie au théâtre, d'une manière profonde, des acteurs
qui, parfois, sont des enseignants : l'expérience acquise va se
reporter bien au-delà de la troupe. À la longue, celle-ci fidélise un
public dans une région, qu'il soit institutionnel ou défavorisé.
La
pratique permet enfin de susciter l'éveil de nouvelles écritures par la
voie d'ateliers, écritures qui ont, dans la troupe, le plaisir d'être
confrontées à la scène.