Historique du Studio-Théâtre

de La Louvière


4 - Le Studio-Théâtre de La Louvière




Ce sont Jean-Pierre Hubert et Georges Haine (parcours), tous deux de La Louvière, qui relancent la troupe. Il ne faut pas renoncer à ces activités !

Jean-Pierre Hubert est un homme de culture, plein d'avenir. C'est un homme de projets. Il disparaîtra à la fleur de l'âge, laissant un grand vide.

Georges Haine a été l'élève de Jean Louvet à l'Athénée de Morlanwelz. Fils de syndicaliste, il fait figure très vite d'homme de gauche. Il va jouer un rôle très important au Foyer culturel de Haine-St-Pierre, dynamisant les activités et faisant de ce foyer le pôle culturel de la région du Centre.

Ces deux hommes refusent de croire à la disparition du Théâtre prolétarien. Jean-Pierre Hubert inscrit le Théâtre prolétarien dans la circulaire du théâtre-action avec pour mission particulière de développer l'écriture théâtrale dans la région. C'est-à-dire continuer à monter les pièces de Louvet dont on attend de lui qu'il suscite tôt ou tard de nouvelles vocations d'auteurs dramatiques.

Jean Louvet se laisse convaincre à condition de subsidier la troupe pour engager un permanent pour assurer le fonctionnement quotidien de la troupe ; il faut aussi un bureau, des services, un téléphone, des photocopies, etc. fil des années, plusieurs permanents seront engagés : Jacques Dapoz, Frédérique Lecomte, Pierre Louvet. La troupe change de nom : Studio-Théâtre de La Louvière ; elle va se restructurer et prépare lentement un projet inspiré de l'écriture collective. Des sociologues mènent des enquêtes dans la région.


CREATIONS COLLECTIVES ET FORMATION À L'ÉCRITURE

En fait, deux sociologues mènent des enquêtes dans certains milieux de la région du Centre : il s'agit d'Ita Gassel, professeur à l'École Ouvrière Supérieure et spécialisée en sociologie wallonne ; le second est Pierre Jonckeere, qui a travaillé avec le chanoine Houtart.

Les deux hommes récoltent une série d'interviews : la bande des « Fauves », jeunes loubards qui se font remarquer par des dépradations, des actes de violence ; interviews de musiciens locaux amateurs et ateliers de peinture amateurs qui se plaignent des conditions dans lesquelles ils doivent exercer leur art ; interviews de jeunes, etc.

Ces documents sont patiemment analysés, décortiqués ; nous y prélevons l'essentiel de ce qui paraît théâtralisable. Les séances de travail tentent de faire participer tout le monde, ce qui n'est pas toujours évident. Finalement, nous arrivons au terme de l'entreprise. La création s'appelle : Le jeu du roi de La Louvière (1983). En fait, le « roi », c'est l'échevin de la culture dont la politique culturelle est placée sous la loupe.

Ce spectacle ouvre la période des créations collectives inspirées du théâtre-action. Les créations collectives suivantes seront : Visite guidéeComment ça se fait que personne ne ritLa maison au milieu du lacDescendez, je veux descendre.

La plupart du temps, les spectacles sont constitués d'une série de moments courts, reliés par un fil conducteur. L'humour et la poésie sont souvent au rendez-vous. Parfois, l'humour devient grinçant, cruel, insupportable. Dans la série, Visite guidée fut particulièrement acide : critique syndicale à travers un piquet de grève dérisoire, tentative de mettre le porno au théâtre, etc. Deux de ces spectacles eurent lieu à l'Écomusée à Houdeng, Bois-du-Luc.

Parallèlement à ces créations collectives, un travail de formation est ouvert au public (jeunes, enseignants, notamment) ; travail de formation mené avec les permanents, à partir d'auteurs classiques ou contemporains (Molière, Vinaver, Ghelderode, etc.) ; ce travail donne lieu à des représentations publiques au Château Gilson ou au « Palace ».

À noter qu'au cours de cette période de créations collectives, deux spectacles vont viser à plus de professionnalisme : Sur les ruines de Carthage de René Kalisky, mise en scène par Frédérique Lecomte et L'Aménagement de Jean Louvet, mise en scène de l'auteur, avec Éric Firmani et Janine Laruelle dans les rôles importants.

Le Studio-Théâtre de La Louvière va revenir donc aux textes d'auteurs. Nous aurons Casimir et Caroline de Ödön von Horvath et Jacob seul de Louvet en 1989 dont les représentations eurent lieu dans la salle des machines (local) à Bois-du-Luc (photos des outils).

À partir de Jacob seul, le Studio-Théâtre de La Louvière revient à la tradition du Théâtre prolétarien où l'on montait essentiellement les pièces de Louvet écrivant pour la troupe. C'est à partir de cette époque que Raymond Saublains a fait un choix dans ses photos.


REGARD SUR LA PRÉCARITÉ

À cette époque, Jean Louvet et sa femme fréquentent souvent La rose des vents, scène nationale située à Villeneuve d'Asq. Ils y rencontrent là Daniel Lemahieu, auteur dramatique originaire du Nord et attaché au théâtre dirigé par Didier Thibaut. Daniel Lemahieu propose à Jean Louvet d'écrire une pièce sur la précarité dans le Nord de la France ; à cet effet, il fait obtenir à Jean Louvet une bourse de résidence de deux mois aux bons soins du Centre National des Lettres à Paris (aujourd'hui, Centre National du Livre). Jean Louvet s'installe d'abord à l'hôtel à Lille, puis dans un appartement à Villeneuve d'Asq ; à partir de là, il rayonne dans le Nord de Roubaix à Calais ; il interroge des chômeurs, des RMIstes, des femmes, participe à une séance de la Commission sociale à Douvrin, pénètre dans des courées, dans la plaine du Ferniolet à Calais, etc.

En même temps, Pierre Louvet fait découvrir à son père la précarité et la misère à La Louvière qui sont beaucoup plus cachées qu'en France.

Ce sont les interviews des deux régions qui vont servir de matière à une nouvelle pièce. C'est ainsi que nous montons Un homme de compagnie, pièce écrite sur la précarité dans la région du Centre et le Nord de la France. Un acteur issu de la précarité va jouer dans la pièce, Alex Lazaretti et un personnage de la pièce sera directement inspiré d'une personne de La Louvière - Jef - qui sera tué par son père.

Marc Liebens propose à Philippe van Kessel de monter la pièce au Théâtre National, Louvet n'y a plus été monté depuis trente ans. La pièce est annoncée dans la presse. Après réfléxion, Marc Liebens abandonne ce projet. Il n'y aura guère d'explication ni du metteur en scène ni du directeur du « National ». Beaucoup de professionnels seront choqués de cette légèreté qui eût mérité un procès, disaient d'aucuns. Période assez confuse donc et pénible, car elle implique, en fin de compte, des hommes qui s'estiment. Louvet se tait. C'est Jacques de Dekker, toujours très généreux vis-à-vis de Louvet, qui va trouver une solution. Il vient de voir au Botanique le spectacle Un homme de compagnie monté par le Studio-Théâtre de La Louvière. Il la fait lire à Armand Delcampe qui décide de monter la pièce au Théâtre Jean Vilar dans une mise en scène d'Armand Delcampe. Delcampe et Louvet se connaissent depuis des années, mais n'ont par encore travaillé ensemble ; ils vont rattraper le temps « perdu » avec éclat jusqu'au triomphe de Conversation en Wallonie.

Après les représentations au Studio-Théâtre, Louvet a coupé un tiers de la pièce ; c'est donc Un homme de compagnie maîtrisé que Delcampe va monter avec beaucoup de sensibilité et de talent au Théâtre Jean Vilar. À noter qu'il enchaînera la même année avec Simenon au Blocry. Avec le recul, Armand Delcampe sera moins satisfait de ce deuxième Louvet ; il n'empêche, démonstration est faite que la  pièce tient la route ; que le personnage central, Henriette, mère de Simenon, magistralement interprété par Patricia Houyoux, irradie tragiquement la souffrance de l'écrivain liégeois.

Très efficace sera la mise en scène de Pierre Louvet pour L'annonce faite à Benoit où Éric Firmani et Robert Stoupy s'affirment définitivement. Frédéric Dussenne la montera aussi avec le brio qu'on lui connaît.

À partir de ce spectacle se maintient au Studio-Théâtre un noyau dur d'interprètes, accompagné de quelques professionnels comme Christian Leroy à la composition musicale, Daniel Pelletti qui fait nos affiches avec un constant enthousiasme ainsi que ses sérigraphies. Et c'est toujours Jean Capiau qui, depuis 1966, assure la scénographie. Raymond Saublains, fidèle au rendez-vous, cherche dans ses photos à capter les moments forts de nos spectacles.

En 1993, nous donnons Le sabre de Tolède, spectacle quasi expérimental sur le regard porté sur les habitants des cités populaires.


RENCONTRE AVEC LE THÉÂTRE DIALECTAL

Il faut signaler qu'en 1990, Yves Vasseur (bio) avait monté, dans le carré de Bois-du-Luc, Le grand complot avec une centaine de participants. Parmi ceux-ci, il avait été fait appel aux acteurs dialectaux de la région du Centre, notamment à Edmond Taquet et sa troupe. Le résultat avait été surprenant, d'autant, comme l'avait fait remarqué René Hainaux, on voyait des acteurs habitués à jouer des personnages de la classe dominée se mettre tout à coup dans la peau de ministres, des gens de pouvoir à tous les niveaux.

Un peu par reconnaissance et par intérêt, Jean Louvet, depuis Le grand complot allait voir plus assidûment des spectacles en "dialecte" (terme critiqué auquel on préfèrera l'expression officielle « langues régionales endogènes »). C'est ainsi qu'en 1994, il assiste à Chapelle-lez-Herlaimont à un double spectacle : une série de sketches joués par Edmond Taquet (sa page) et ses acteurs et actrices précédés d'un autre spectacle : Nuit d'angoisse en wallon également, texte dû à un auteur chevronné, militant wallon, Armand Deltenre (textes). Celui-ci, originaire de Courcelles, a écrit une pièce sur le massacre dit du Rognac, perpétré par les rexistes le 19 août 44. La surprise de Louvet est très grande, car il voit pour la première fois des rexistes sur une scène de théâtre.

Il se lie d'amitié avec Armand Deltenre et, toujours sous le coup de la surprise, il propose à Armand Deltenre de développer sa pièce sur le versant historique du rexisme et d'y inclure une partie historique sur l'ascension de Léon Degrelle. En fait, la pièce de Deltenre montre des hommes et des femmes enfermés dans une cave et prêts à être assassinés. Louvet pense que ce serait l'occasion d'en montrer plus sur Degrelle et ses sbires.

En fin de compte, Degrelle est peu connu, les crimes de Courcelles - une fois de plus dans l'amnésie wallonne - sont encore moins connus ; de surcroît, il faudrait imaginer une partie « Mémoire » qui rendrait hommage aux victimes du 19 août. Pendant des mois, Deltenre et Louvet écrivent à quatre mains ce qui va devenir La nuit de Courcelles. Cinquante actrices et acteurs participent au spectacle joué joué onze fois à l'Hôtel de ville de Trazegnies. Gros succès public.

Là aussi on va retrouver des acteurs connus du théâtre dialectal (troupe de Michel Meurée, acteurs de Chapelle-lez-Herlaimont, acteurs de Charleroi). Jean Capiau construit un décor étonnant à plusieurs étages. C'est Jacques Herbert qui va coordonner la mise en scène des différentes troupes. Le Studio-Théâtre de La Louvière est chargé des tableaux historiques consacrés au rexisme et à l'ascension de Degrelle. Une des scènes finales de l'attaque à Charleroi fut un des plus grands moments du Studio-Théâtre.


L'ATELIER D'ÉCRITURE

L'année suivante, le Studio-Théâtre connaît une innovation importante : la promesse que le Studio-Théâtre développe l'écriture régionale est tenue, un autre auteur est né dans la troupe.

Fondatrice, dès la première heure, du Théâtre prolétarien, Janine Laruelle écrit La cité des mals lotis. Elle a suivi de près les difficultés d'un comité de quartier à Bracquegnies dont le but est d'empêcher la destruction de « leur terril » convoité par une société américaine.

Comment des citoyens ordinaires peuvent-ils avoir assez de pouvoir pour empêcher cette destruction, cette atteinte brutale à leur environnement, faune et flore comprise ?

La pièce est un succès, s'inscrivant dans la création d'un théâtre très proche des "sans-voix". Le succès de La cité des mal lotis va entraîner une innovation importante. Quelques acteurs s'enhardissent et expriment le voeu d'écrire aussi pour le théâtre. L'idée est simple : profitons de la présence d'un auteur qui a une certaine expérience pour nous initier à l'écriture théâtrale. Jean Louvet reprend les notes de son séminaire qu'il a donné sur l'écriture théâtrale à la « Huitième section » à l'Université de Liège où il avait été invité par Jacques Dubois (photo).

Un Atelier d'écriture I se met en place au sein de la troupe. Les réunions se succèdent rue du Hocquet n°77 à La Louvière. À chaque séance, les participants apportent leur livraison. Les pièces se construisent petit à petit. Naissent ainsi les quatre premières pièces de l'Atelier I.

Quatre pièces sont écrites : L'Homme interdit de Jean Leroy, Politiquement correct de Franck Livin, Quai des affres d'Emmanuel Loretelli, A comme Adrien de Janine Laruelle.

La pédophilie devient un problème de société incontournable dont la gravité suscite de nombreuses réactions. Jean Leroy assiste à un colloque sur la question à l'Université de Bruxelles. Il écrit L'homme interdit où il tente de cerner le comportement du pédophile, notamment dans ses relations avec sa femme, son père. Un personnage étonnant éclaire le pédophile : l'Ange. Jean Leroy frappe fort : la pièce surprend tout le monde.

Franck Livin va s'interroger sur l'engagement politique. Pourquoi cette désaffection des jeunes par rapport aux partis ? La tâche est difficile, car le propre du théâtre-action n'est pas de lancer une descente en flèche des partis. La pièce se termine par une interrogation sur une alternative « citoyenne » suscitée, à l'époque, par la fameuse marche blanche.

Emmanuel Loretelli met en scène plusieurs types de jeunes : origines sociales différentes, niveaux de scolarité et d'acculturation très variables. Les trois jeunes apprennent à se connaître, se rapprochent, s'éloignent. Il y a là un échantillon d'une jeunesse désemparée, d'autant que le père de la jeune fille, décidément fermé à tout dialogue, transforme ce quai de rencontres en Quai des affres (titre de la pièce).

Enfin, Janine Laruelle avec A comme Adrien décrit la crise profonde d'un homme douloureusement impuissant devant l'état du monde ; à force de patience, sa femme et son ami arriveront à lui faire retrouver une idée du bonheur. La reconversion est totale quand il exprime le désir d'avoir un enfant.

Ces quatre pièces sont publiées aux Éditions Lansman.

L'année suivante, en 1998, Jean Louvet entreprend un travail particulier : semaine après semaine, il écrit une pièce, un tableau chaque samedi des répétitions. L'ensemble s'appellera Madame Parfondry est revenue. Le thème central est la perte du symbolique dans nos sociétés. La constatation concrète : « Tiens, c'est vrai, ma voisine, Madame Parfondry, il y a bien un an que je ne l'ai plus vue, je n'avais pas fait attention... » Symbolisme, poésie, réalisme se mélangent.

Ce spectacle sera suivi d'À bientôt, Monsieur Lang : un texte sur le rôle de l'intellectuel, thème privilégié dans l'oeuvre de Louvet.

En l'an 2000, l'Atelier d'écriture II s'est remis au travail. En novembre, le Studio-Théâtre propose donc un spectacle de cinq pièces : Terminus Caviar de Janine Laruelle, La Race des saigneurs d'Emmanuel Loretelli, Le Mirage des oliviers de Franck Livin, Les Encombrants de Jean Leroy. Un cinquième partenaire s'est joint au groupe, Stéphane Mansy qui écrit Espèce d'idylle.

« Terminus caviar », une comédie sociale qui décortique le regard que nous portons sur les étrangers ; un couple partage un espace avec un étranger : la ligne qui divise en deux l'espace va fluctuer selon les désirs des uns et leurs phantasmes. C'est finalement un chien qui brouille les pistes.

La race des saigneurs d'Emmanuel Loretelli. L'auteur porte un regard sur la mafia et ses victimes : ouvrier au noir, prostituée, juge. La pièce dénonce la faiblesse du pouvoir politique face aux pratiques mafieuses. Une série de tableaux efficaces, allant chaque fois à l'essentiel.

Le mirage des oliviers de Franck Livin. La pièce oppose deux générations de berbères immigrés. Le père et le fils. Le père s'est soumis, le fils se révolte. Le père est violemment agressé par l'extrême-droite, le fils veut faire justice lui-même. Les anciens du village convainquent le fils de ne pas appliquer la loi du talion.

Les encombrants de Jean Leroy. Un fait-divers et un fiction. Le fait-divers : une mère s'est suicidée avec ses trois enfants. La fiction : une agence accueillent trois hommes (20, 40 et 60 ans) pour les aider à se suicider. Le spectre de la mère suicidée finit par convaincre les trois hommes à renoncer au suicide.

Espèce d'idylle, la première pièce de Stéphane Mansy qui va surprendre par l'écriture : un mélange de considérations proches du réalisme avec des coupures, des sauts de type franchement poétique. Original pour le moins avec trois personnages qui tentent de réenchanter le monde sur leur îlot d'utopie.

Les cinq pièces ont été mises en scène par Pierre Louvet avec l'exigence qu'on lui connaît.

Mais après ce deuxième atelier d'écriture, l'organisation du travail va changer au Studio-Théâtre.


CHANGEMENT DE MÉTHODE POUR LA MISE EN SCÈNE

C'est Pierre Louvet qui assurait les mises en scène depuis 1989 (Jacob seul), et c'est lui qui va impulser cette nouvelle politique. Il encourage les nouveaux auteurs à s'autonomiser davantage et à prendre en charge eux-mêmes la mise en scène de leur pièce. Plus novateur encore, il propose que chaque auteur aille jusqu'à mettre en scène la pièce d'un autre membre de l'atelier - pour éviter éventuellement les pièges du narcissisme.

Le travail va donc s'organiser suivant cette ligne et va donner des résultats inégaux. Un fait est certain, la participation de la troupe à la pratique artistique va s'avérer plus importante, Pierre et Jean Louvet restant en retrait, mais toujours au service des auteurs, prêts à intervenir à la demande.

En 2001, appliquant toujours le même principe, le Studio-Théâtre remonte une pièce de Jean Louvet. Il s'agit, cette fois, des Clients. Elle avait été créée en 1974 au Théâtre prolétarien à une époque où l'on pouvait encore avoir une distance vis-à-vis de la société de consommation. Prévaut encore l'idée d'une nature humaine avec des besoins inaltérables, les besoins nouveaux suscités par le marché et la publicité étant considérés à l'époque comme des erreurs.

Avec le temps, en 2001, cette idéologie de la consommation s'impose et devient comme une "seconde nature", supplantant la "vieille" idée humaniste (et marxiste) d'un homme à l'essence intouchable d'où de grandes difficultés pour cerner une nature humaine dont les besoins ne soient pas extensibles à l'infini.

En 2002, la tradition de l'écriture s'est imposée. L'Atelier d'écriture III poursuit son travail.

Quatre pièces sont mises en répétition. Quatre pièces publiées en édition légère chez Lansman. La Fête de Jean Leroy, Intrusion de Stéphane Mansy, Déchirements d'Emmanuel Loretelli. Enfin, Franck Livin écrit Comme une chanson d'amour.

La fête de Jean Leroy s'interroge sur ce qu'on appelle parfois l'idéologie « festiviste ». Les pouvoirs organisent des fêtes pour les hommes - ce qui n'est pas nouveau. Mais il semble que les hommes risquent de devenir de plus en plus des objets dans la fête, alors qu'autrefois, il y avait dans l'idée de fête une recharge de la subjectivité.

Stéphane Mansy nous revient avec Intrusion qui met en scène des hackers mal intentionnés, c'est-à-dire des pirates de l'informatique préparent un clash énorme. Les pouvoirs politiques sont décontenancés. La pièce fait un lien avec la solitude d'hommes et de femmes sur laquelle s'appuient les anarcho-pirates pour fonder leur chaos. L'écriture allie encore poésie et réalisme.

Déchirements d'Emmanuel Loretelli développe une problématique qui se pose à nouveau dans la société contemporaine. Le triomphe du cocooning, de l'individualisme, de l'abandon apparent de la vie et de la lutte collectives a fait place ces derniers temps à un retour au politique, sous des formes originales, dans les grandes manifestations de Seattle à Porto Alegre, en passant par des formes comme Internet, des institutions comme ATTAC. C'est dire que se repose aujourd'hui un néo-engagement qui surprend plus d'un couple.

Enfin, Franck Livin écrit Comme une chanson d'amour, titre idyllique pour une réalité barbare, car il ne s'agit pas moins d'un viol collectif, appelé aussi "tournante". Un jeune, pour acquérir les faveurs d'un chef de bande, trahit son amie qu'il jette en pâture à une bande. La pièce fait le procès aussi de témoins indifférents ou lâches. Un procès très critique tente de rendre justice à la jeune femme dont l'avenir psychique reste incertain.


2002, UNE RÉTROSPECTIVE PHOTOGRAPHIQUE PUIS UN LIVRE EN 2003 

Au départ, un projet d'exposition se met en place grâce à l'initiative de Raymond Saublains, le photographe du Studio-Théâtre, avec le concours de la Direction générale des affaires culturelles du Hainaut. Cette exposition s'est tenue dans le hall du Théâtre communal de La Louvière en janvier et février 2002

Raymond Saublains monte l'exposition sur le Studio-Théâtre de La Louvière à partir de ses photographies prises au cours des spectacles. Maquettes de Jean Capiau, affiches et sérigraphies de Daniel Pelletti complètent l'exposition, accompagnée de notre musicien et de ses complices. Le vernissage au Théâtre communal fut des plus réussis.

« Cela me plaît que cette exposition réponde au désir d'un homme ; de surcroît, il a invité deux peintres passionnés, eux aussi, de théâtre : Daniel Pelletti et Jean Capiau. Place donc aux actrices et acteurs, au metteur en scène, aux régisseurs. Une fois n'est pas coutume » (Jean Louvet).

Du succès de l'exposition naît l'envie d'en garder la mémoire. Pourquoi pas, dès lors, la publication d'un livre ? Le projet rencontre l'adhésion de Marie-Paule Eskénazi, administratrice déléguée des Éditions Labor.

Cet ouvrage ne reprend pas tous les spectacles créés depuis 1962. Si le photographe témoigne à partir de 1989 (Jacob seul), le raccourci nous livre l'essentiel de la démarche : un auteur dramatique entretient dans sa ville, La Louvière, et dans la région du Centre, un théâtre non professionnel où il monte ou fait monter certaines de ses pièces.


LA SOURCE DE L'ATELIER D'ÉCRITURE NE TARIT PAS

Au printemps 2003, le Studio-Théâtre répète deux pièces.

Le Camping du chat perdu de Janine Laruelle. Le propriétaire du camping veut récupérer son terrain à des fins plus lucratives. Les habitants - en état de précarité - de ce camping (résidentiel) sont menacés d'expulsion. Une des membres participe à des réunions citoyennes d'où pourrait naître un avenir positif. La pièce est une sorte d'état des lieux d'une ville et d'une région.

La seconde pièce, Ma nuit est plus profonde que la tienne, met en scène une femme immergée dans son narcissisme, dans la toute-puissance de l'imaginaire qui empêche le rapport à l'Autre. On lui a dit : « Vous pouvez tout faire » et elle ne fait plus rien. Lui rêve d'un amour qui ne sombre pas dans la mêlée des corps.

En 2004, Stéphane Mansy écrit Les cartables lacérés où élèves, enseignants, direction, police sont plongés dans la crise de l'école. Une jeune enseignante, au comble de la désillusion professionnelle, s'enferme dans une classe et veut se suicider en faisant sauter une bombe artisanale. Dans cette valse des échecs, la solitude des uns et des autres nous renvoie à un des problèmes les plus brûlants de notre époque.

Avec Ces voix qui montent en moi, Franck Livin renouvelle son expérience d'auteur autour d'un thème sensible en Wallonie, l'amnésie patrimoniale et culturelle. Sur le site d'un ancien charbonnage, deux projets opposent, d'un côté les tenants d'une future grande surface commerciale et, de l'autre, ceux qui veulent faire de ce site un lieu de mémoire. Finalement, le promoteur de la grande surface abandonne sous la pression citoyenne dont le combat va permettre que s'expriment ces voix "qui montent en moi".

Trois nouvelles pièces de l'Atelier d'écriture du Studio-Théâtre caractérisent l'année 2005.

Tréteaux de Jean Leroy met en scène trois hommes qui ne se sont plus vus depuis vingt ans. Pourtant, un lien puissant les unissait alors : la passion de la langue. Depuis, plus rien. Ils se retrouvent face à face, car la langue est en danger. Pourquoi sauver la langue ? Parce que le sang coule toujours quand les mots sont absents. Parce qu'il n'y a plus d'humanité quand les hommes se taisent. En ces temps d'anglophonie avérée et peu respectueuse de la francophonie, cette question dramatique des langues en péril traverse non seulement les préoccupations majeures de l'U.N.E.S.C.O., mais plus modestement les préoccupations de milliers de personnes sensibilisées à la préservation de leur patrimoine linguistique. Jean Leroy, professeur de français, s'associe à cette démarche.

Avec Malmémoire d'Emmanuel Loretelli, la mémoire de Monsieur Renaud est écorchée, il choisit un exil volontaire dans une petite ville. Amnésie ou mystification ? Quel rôle joue la mémoire dans l'équilibre d'un être humain ? La communauté qui l'entoure se livre à cet homme si disponible. Et s'ils retrouvaient leurs traces ensemble ?

O tempora de Stéphane Mansy nous parle de trois expatriés, un russe, une polonaise et un latino-américain, ils cherchent désespérément dans notre ville un travail pour survivre. Ils rencontrent une galerie de personnages qui, eux, ont du boulot dans le système capitaliste. Comment la population va-t-elle intégrer ces nouveaux arrivants ? Comment gérer cette problématique nouvelle en Europe ? Une réalité que Stéphane Mansy rencontre sur le terrain jour après jour.

En 2006, c'est au tour de Jean et Janine-Laruelle Louvet de proposer deux nouvelles pièces.

Un goût de menthe poivrée de Jean Louvet raconte l'histoire de l'entrecroisement de deux couples dans un lieu inhabituel, une aire de parking, symbole d'une stase existentielle. Deux hommes, deux femmes, deux couples d'ici, pas loin du canal, de l'autoroute. Ils sont bloqués, en panne de voiture, en panne de vie. Ils se battent pour sauver leur amour dans ce monde incertain. «  À midi, tu vas bien ; à quatre heures, tu ne sais plus quoi ». Tentative d'approcher quelques points forts du malaise contemporain : obsession du sécuritaire, pessimisme ambiant tenace, rejet de l'utopie, refus de la critique.

Plus féminine dans son ancrage au réel quotidien, l'écriture de La java de l'homme nu de Janine Laruelle remonte lentement la pente de la déréliction. Gabriel se sent seul, il ne trouve plus sa place. Il finit par s'enfermer : on ne devine plus que son ombre à travers sa retraite de fortune. Ses amis, sa femme, personnages attendus ou hors normes, tentent de le sortir de l'impasse. La médecine de l'amitié finit par l'emporter, car l'espoir est au bout de l'aventure. Spectacle ou la légèreté le dispute à la gravité.

Avec l'année 2007, trois spectacles sont annoncés, sous la plume des auteurs issus de l'Atelier d'écriture du Studio-Théâtre.


DE L'ATELIER D'ÉCRITURE À LA SCÈNE

Un auteur dramatique, homme ou femme, est souvent seul. Avant la première, il a peu de contacts avec la scène. Quel que soit le bénéfice qu'il en retire, la pratique hebdomadaire du théâtre avec une troupe non professionnelle lui permet de vérifier l'efficacité de son texte, qu'il soit auteur confirmé ou débutant.

Les enjeux sont-ils clairs ?

Redites ? Trop laconique peut-être ? Cette métaphore est illisible. Là, il faut élaguer. Là, ajouter. Le texte n'est pas bien distribué : il faut déplacer la matière comme un jeu de cartes. En même temps, l'actrice, l'acteur posent des questions : ils ne jouent pas sans savoir, ils interpellent l'auteur assigné à faire partager sa création.

Parallèlement, cette pratique initie au théâtre, d'une manière profonde, des acteurs qui, parfois, sont des enseignants : l'expérience acquise va se reporter bien au-delà de la troupe. À la longue, celle-ci fidélise un public dans une région, qu'il soit institutionnel ou défavorisé.

La pratique permet enfin de susciter l'éveil de nouvelles écritures par la voie d'ateliers, écritures qui ont, dans la troupe, le plaisir d'être confrontées à la scène.



1. Le Théâtre prolétarien
2. L'An Un et contexte politique
3. De grands moments
4. Le Studio-Théâtre de La Louvière