Historique du Studio-Théâtre

de La Louvière


2 - L'an UN et contexte politique



« Le train du bon Dieu a plu, séduit », écrirons-nous dans le programme du spectacle suivant :

Il n'en reste pas moins que la pièce a manqué en partie son but dans la mesure où elle voulait toucher un public ouvrier. En effet, il s'est avéré que la parabole, si elle est souvent utilisée dans les spectacles politiques, est une arme à double tranchant et qu'elle pouvait produire les effets absoluments contraires aux intentions de l'auteur.

Les ouvriers qui ont vu le spectacle n'ont compris souvent la pièce qu'après des explications assez sérieuses. Ce qui va surprendre le public, ce sont les premiers tableaux souvent phantasmatiques, inattendus, sur lesquels l'Histoire vient se greffer.

Fort de cette expérience, l'auteur a voulu écrire une nouvelle pièce, plus claire, plus statique.

Le programme rappelle une citation de Georg Lukacs :

Pour le prolétariat, et pour le prolétariat seul, une juste compréhension de l'essence de la société est un facteur de puissance de premier ordre.



L'AN UN

Edouard est pensionné. Enfin, il va vivre pour lui, il va vivre l'an 1 de sa vie d'ouvrier. Il va réaliser son rêve : dans la cabane qu'il a construite au fond de son jardin avec des morceaux d'usine fermée, il va sculpter dans la pierre un objet bien à lui. Par exemple une rose.

Arrive Alexandre qui va remettre tout en question...

La cabane construite par Edouard ne doit pas être n'importe quelle cabane. Il y a mis du temps, du soin. Les matériaux ne sont pas neufs, mais Edouard leur a donné un air de neuf. La cabane est un objet social. La cabane apparaît comme un monde dans le monde. C'est une oasis dans un monde qui meurt économiquement.

Félécie, la femme d'Edouard, c'est, à première vue, un rôle d'absence. Son vide s'exprime par une vie abrutissante. Par le jeu de Félécie, le spectacle fait comprendre que, si Edouard a renoncé à la politique, il n'en a pas pour autant réussi sa vie privée. L'homme et la femme se parlent comme à travers une porte.

Alexandre, lui, est plutôt un homme en marche. Être en crise, au bord de la névrose. Il a gardé un sens aigu de la lutte des classes, qui le pousse à refuser toute concession. À sa manière, c'est un héros. Il a gardé une foi révolutionnaire. Il aime la vie. Il sait qu'Edouard est un « produit » social-démocrate.

Avec L'An Un, le Théâtre prolétarien associe à l'affiche une pièce de Fernando Arrabal, auteur très en vogue à l'époque. C'est André Balthazar qui nous propose de monter Pique-Nique en campagne, pièce sur l'absurdité de la guerre. Des parents viennent rendre visite à leur fils au front pendant que la guerre fait rage, ils piquent-niquent... C'est une pièce que nous reprendrons plusieurs fois par la suite, parfois avec accompagnement de diapositives, notamment sur la guerre au Vietnam.

C'est un succès. Le public est revenu. Après le spectacle, la troupe organise un débat avec le public. Le principe du débat reste une constante pendant l'existence du Théâtre prolétarien, et même dans les débuts du Studio-Théâtre de La Louvière.

Le Théâtre National de Belgique ouvre un concours aux jeunes auteurs dramatiques. Le jury va retenir deux textes : Le Wurlitzer de Philippe Darel et L'An Un de Jean Louvet. Aux vacances de Pâques, Jean Louvet fait un stage au Théâtre National pour s'initier au travail du Théâtre professionnel. Il y verra Les géants de la Montagne monté par H. Costa.

En décembre 1963, il va à Berlin avec Jörg Madlener. Au Berliner Ensemble, ils voient Arturo UiLes jours de la CommuneL'opéra de quat'sousL'achat du cuivre. Ils y rencontrent plusieurs personnalités dont Bunge, Elisabeth Haupmann. Ils ont aussi le plaisir d'être reçu par Hélène Weigel qui écoute avec intérêt l'aventure du Théâtre prolétarien : elle regrette que Brecht soit mort, car il aurait été fort curieux de notre travail, il fréquentait souvent les théâtres d'amateurs à Berlin, nous dira-t-elle. Il y a deux affiches du Théâtre prolétarien dans le hall du Berliner. Notre coeur bat... Nous rencontrons Benno Besson au Deutsches Theater où il répète Tartuffe. Jörg Madlener négocie avec Benno une éventuelle participation à notre travail à La Louvière. Monter La paix d'Aristophane.

Pendant ce temps, les répétitions ont repris au Théâtre prolétarienHomme pour homme de Brecht est au programme. L'An Un, choisi par le jury du Théâtre National est monté à Bruxelles par Jean-Claude Huens. Le spectacle n'est pas bien reçu par la presse. Néanmoins, elle est choisie par Rudi van Vlaenderen, metteur en scène, acteur, directeur du Toneel Vandaag qui traduit la pièce en allemand et va présenter le spectacle en Allemagne de l'Est pour commémorer le dixième anniversaire des relations Belgique-RDA, du 8 au 14 novembre 1964. Ensuite, il fait traduire la pièce en néerlandais et présente le spectacle en Flandres, dans les villes les plus importantes.

Le Théâtre prolétarien va connaître une première crise. Les répétitions de Homme pour homme traversent quelques difficultés. Absentéisme, manque d'acteurs. Le projet traîne, s'essouffle. La pièce n'est pas facile. Du théâtre aristotélicien, avec Les fusils de la mère Carrar, on est passé au théâtre épique. Difficulté supplémentaire. En 1964, le Théâtre prolétarien arrête ses activités ; il n'y a plus assez d'acteurs pour mener à bien le projet. Signalons que tout est bénévole et que la troupe est très peu aidée sur le plan financier.

Cette pause va peut-être permettre d'aller plus loin ? Vers un projet plus ambitieux, car le besoin de professionnalisme se fait sentir. Jean Louvet s'est initié à la profession au Théâtre National, voyage à Berlin, à Milan et à Londres où il essaie de rencontrer J. Littlewood. Il cherche à s'initier à ce qui se fait de mieux en termes de théâtre politique : Berliner Ensemble, G. Strehler, J. Littelwood.

Après L'An Un jusqu'à la fin 1964, des rencontres ont lieu pour créer un théâtre avec de plus amples moyens pour monter des spectacles professionnels. Un trio mène ce projet : Jörg Madlener, Paul Meyer et Jean Louvet. Madlener est d'origine allemande. Il vient de Francfort où il a travaillé à la Neue Bühne, une troupe universitaire. Il épouse une Belge, Rose-Marie Ingberg, actrice et, à l'époque, professeur à l'Athénée de Morlanwelz où elle rencontre Jean Louvet. Rose-Marie Ingberg est la soeur de Henri Ingberg qui occupe les hautes responsabilités que l'on sait et qui a jeté les bases du théâtre-action par la théorie et la pratique. Jörg est attiré par les activités du Théâtre prolétarien. Il vient à La Louvière, il est séduit par cette ville ouvrière « qui n'est pas écrasée par le passé », dira-t-il. C'est un homme ambitieux, exigeant. Il fera découvrir à Jean Louvet l'École de Francfort - surtout Adorno. Il est peintre, décorateur. Il fera plusieurs décors dans des théâtres professionnels : Poussière pourpreL'instruction, etc. Il vit aujourd'hui aux U.S.A.

Paul Meyer est cinéaste. Il est aujourd'hui célèbre par son film Ainsi s'envole la fleur maigre. Il a été un des premiers spectateurs du Théâtre prolétarien. C'est un homme intéressé par le théâtre depuis longtemps. Il se joint aux deux autres pour élaborer un projet ambitieux.

L'idée est simple : convaincre les syndicats (surtout la CGSP régionale et nationale). On sait que la CGSP régionale soutient depuis le début le Théâtre prolétarien ; Georges Carpeaux, secrétaire de la Régionale, est un convaincu et soutient le projet.

Le 25 juin 1964, la CGSP, réunie en assemblée générale à Bruxelles décide de faire les premiers pas dans la voie de la promotion culturelle au service des travailleurs manuels et intellectuels.

La région du Centre paraît idéale pour tenter une expérience qui ait une certaine envergure.

Les négociations seront longues et lentes. L'équipe est souvent au bord du découragement.

En témoigne une lettre de Jean Louvet datée du 11 octobre 1963 :

J'ai le sentiment que vous êtes un peu découragés. Il ne faut pas. C'est pour cette raison que je me suis amusé à dresser la liste de nos forces.

Vous me direz : ce n'est pas grand-chose. Peut-être. Moi, je dis : c'est formidable. Il ne manque pas grand-chose, surtout quand on pense qu'il y a deux ans, il n'y avait rien dans le Centre. On ne connaissait même pas le nom de Brecht.

... quand j'ai lancé le Théâtre prolétarien, il y a deux ans, je me suis dit : je consacre cinq ans de ma vie à ce projet.

Il reste trois ans...

Le 21 octobre 1964, Paul Meyer abandonne le projet, les choses traînent trop. C'est un coup dur pour nous, mais il avait de l'expérience et sa propre expérience l'avait rendu très lucide.

Le 6 novembre 64, André Résimont, secrétaire général de la CGSP avait écrit une lettre où tout était encore possible.

En fait, que voulions-nous ?

Monter un spectacle et le jouer 4 ou 5 fois dans les régionales.

Georges Debunne pense que la GCSP veut servir d'intermédiaire entre le Ministère de la culture et des troupes. Les trous financiers seraient comblés par la CGSP. Nous sommes fort sceptiques. Notre programme restera lettre morte : La paix d'Aristophane ; Le précepteur de LenzLes signatures de Jean Louvet.

Fin 64, ce projet tourne court. Trop d'énergie dépensée pour de maigres résultats.

L'année noire continue : l'opposition au sein du PSB revendiquant le fédéralisme et les réformes de structure est mise en demeure de choisir son camp. Quelques membres et amis du Théâtre prolétarien appartiennent à cette opposition. Nous sommes exclus du PSB, d'autant que nous sommes aussi dans la mouvance du journal La Gauche, organe d'expression de cette opposition.

Décembre 64, au Palais des Congrès, à Liège, les militants exclus décident de créer un nouveau parti : le Parti Wallon des Travaillleurs.


RETOUR DU POLITIQUE

De janvier 65 à septembre 65, toute l'énergie est consacrée à la constitution du P.W.T.

C'est le 27 septembre 1964 que la décision a été prise à Liège ; c'est le 27 février 1965 qu'est prise la date de création à Charleroi.

Un des gros enjeux est de convaincre Ernest Glinne de quitter le P.S.B. Il nous faut une figure politique importante pour lancer le P.W.T. Ernest Glinne a cette aura. Il est brillant, courageux. L'équipe de La Gauche, Mandel en tête, le presse, l'entoure. Nuit terrible. Ernest Glinne, pour toutes sortes de raison, restera au P.S.B., à notre grande déception. Il y a eu l'influence de Spaak ; on avancera aussi qu'Ernest avait des raisons toutes personnelles.

Le P.W.T. est lancé, vaille que vaille. On l'appellera parfois le parti des doctrinaires.

Créer un parti requiert une énergie énorme. D'autant que l'argent est rare. D'autant que le P.S.B. est un empire et qu'on ne touche pas à cet empire faute de s'exposer à des ennuis. De plus, les élections législatives s'annoncent vite : le 23 mai 1965.

Le P.W.T. va aux élections en cartel avec le Parti communiste belge (P.C.B.). Cette campagne électorale avec les communistes se déroulera dans la plus grande correction : constitution des listes, matériel électoral, participation aux frais, meetings).

Le 1er mai, c'est Jacques Yerna, secrétaire de la F.G.T.B. à Liège, qui vient parler à La Louvière pour le P.W.T. Un cortège défile dans les rues, parfois sous les insultes du P.S.B. La nuit, lors du collage d'affiches, les équipes de colleurs s'affrontent, à la limite de la violence. La lutte pour le fédéralisme s'avère longue et difficile.

Le 12 mai : meeting avec Jean Rombaux, candidat à la Chambre pour le cartel P.W.T.-P.C.B. ; Ernest Mandel prend aussi la parole. Le 17 mai à Soignies : meeting Pierre Le Grève et Jean Rombaux. Le 21 mai à La Hestre : meeting G. Glineur et R. Nicolas.

François Perin est élu sur la liste du P.W.T. à Liège. À La Louvière, Jean Rombaux rate le siège de peu. La rupture avec le P.S.B. est consommée. Pendant la campagne, le P.S.B. sort plusieurs tracts contre les candidats du P.W.T. C'est Jean Rombaux surtout qui est visé. Le P.W.T. riposte :

     Halte !

Le P.S.B. vote les lois dites du maintien de l'ordre.
Le P.S.B. vote des tanks à la gendarmerie.
Le P.S.B. fait matraquer par la police les jeunes Gardes socialistes (N.B.)
Le P.S.B. exclut les militants socialistes de gauche.
Ce n'était pas assez....
     La direction du P.S.B. insulte !

N.B. : Pour mémoire, le dimanche 6 septembre après-midi, au cours des manifestations pour le centenaire de l'Internationale socialiste, de violents incidents ont éclaté entre les militants de la Jeune Garde socialiste et les commissaires de la manifestation renforcés par la police de Bruxelles.

En 1965, Jean Louvet adhère à la Quatrième Internationale suite à une rencontre avec Ernest Mandel à La Louvière.

Le 6 novembre 1966, Jean Louvet est élu membre du Comité central du P.W.T. au Congrès de Quaregnon.

Le 1er mai 1967, c'est le Théâtre prolétarien qui assure un spectacle à la Maison du Peuple de Gilly, après une manifestation dans les rues.

Le 27 mai 67 : bataille pour l'Anglo-Germain menée par Marcel Couteau, syndicaliste communiste qui sera élu député.

Aux élections du 31 mars 1968, Jean Louvet est candidat à la Chambre (après la marche pour le Vietnam du 2 mars).

La bataille pour le fédéralisme a entraîné une scission dans presque tous les partis. Finalement, les partis traditionnels acceptent le fédéralisme. L'État unitaire a vécu.

Que devient le P.W.T. ? Au sein de la Quatrième Internationale, la cellule du Centre va occuper une position particulière, plus proche des intérêts wallons. Cette sorte de dissidence nous vaudra quelques rappels à l'ordre par le comité central. Dès le moment où le P.S.B. accepte de reprendre à son compte le fédéralisme, la cellule du Centre de la 4ième Internationale décide d'arrêter les activités du P.W.T. Et ce vers 1970.

Nos relations avec le comité central ne se sont jamais très bien passées. La cellule fut accusée de "perinisme". Il y eut une ou deux rencontres entre Gonzalès Decamps et Ernest Mandel qui tournèrent à l'affrontement.

Par ailleurs, vers 1970, nous constatons qu'il y a trop de groupuscules, de petits partis qui risquent de désorienter, d'affaiblir le mouvement ouvrier par une trop grande dispersion des voix. L'idée est de maintenir un parti défendant les intérêts de la classe ouvrière, fût-il social-démocrate ; à tout le moins, s'il n'est plus réformiste, qu'il défende les acquis. Et il reste une petite chance que le P.S.B. se batte pour une Wallonie fédérale - ce que nous obtiendrons - avec un programme de réformes de structure - ce que nous n'obtiendrons pas.

Parmi cette génération, la plupart d'entre nous ne retournèrent pas au P.S.B. Beaucoup se consacrèrent à l'activité syndicale : André Vogels, Raymond Saublains, Frans Badot, etc. C'est ainsi que la région du Centre connaîtra, notamment, des grèves d'enseignants très dures, l'enseignement provincial étant souvent à la pointe du combat.


1965, UN NOUVEAU SOUFFLE T

La saison 63-64 au Théâtre prolétarien n'a pas été très heureuse. Les répétitions d'Homme pour homme ont tourné court. Pendant des mois, c'est la lutte politique qui a dominé.

En septembre 1965 arrive une génération de jeunes intéressés par le théâtre : Janine Ma, Alain Doclot, Michel Laitem, André-Marie Descamps, Angelo Ferlini, et d'autres plus attirés par certaines disciplines : Claude Galand, par exemple, qui s'investira dans la scénographie avec Madlener.

En outre, Max Laire, un homme d'affaires, fait son apparition. C'est un amateur d'art, directeur de la galerie d'art « Eurotec » (une galerie de peinture à La Louvière) et un mécène. Il aide le sculpteur Robert Michiels - un ami de Jean Louvet - dans ses débuts. Il va aussi soutenir financièrement la relance du Théâtre prolétarien qui change de nom et s'appelle dorénavant Atelier de théâtre.


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1. Le Théâtre prolétarien
2. L'An Un et contexte politique
3. De grands moments
4. Le Studio-Théâtre de La Louvière