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Historique du Studio-Théâtre

de La Louvière


1- Le Théâtre prolétarien




Frans Badot. Cliquez pour agrandir.Il y a une constante dans cette aventure : quelle que soit l'appellation de la troupe (Théâtre prolétarien, Atelier de Théâtre, Studio-Théâtre de La Louvière), l'activité est animée par Jean et Janine Louvet - Laruelle, entourés d'un noyau dur. On retrouve Raymond Saublains, Frans Badot, Jean Capiau, André Balthazar, Michel Debauque dans la première décennie, rejoints par des ouvriers des Laminoirs de Longtain ou de la SNCB.

André Balthazart. Cliquez pour voir la page d'où provient la photographie.Ces hommes et ces femmes se sont rencontrés pendant la grève de 1960-1961, appelée « grève du siècle ». Les activités de type non-professionnel et engagé ont commencé à l'automne 1961, après la grève générale. L'aire de diffusion est essentiellement centrée sur La Louvière et les environs. Ils décident de former une troupe avec la volonté de sortir de l'impasse la région du Centre.


L'ORIGINE DU THÉÂTRE PROLÉTARIEN

Après la grève qui paralyse la Wallonie pendant un mois, de décembre 1960 à janvier 1961, un groupe de grévistes s'est formé. Ils sont liés par l'amitié, la solidarité, l'action, la volonté de sortir de l'impasse la région du Centre et la Wallonie - la crise économique va supprimer 200.000 emplois.

Il y a dans le groupe des enseignants : André Balthazar (qui, par ailleurs, a lancé avec Pol Bury le « Daily Bul »), Michel Debauque, rejoints par Willy Claes, Jean-Pol Baras. Quelques ouvriers : Léon Hardat, les frères Jauniaux, cheminot et paveur, Luc Mezzeta, un peintre, Janine Ponsart.

La motivation essentielle : ne pas se quitter après tant d'heures passées ensemble, nuit et jour, dans les manifestations, les piquets de grève, les assemblées, les actions où l'on prend parfois de gros risques (affrontements avec la gendarmerie, attentats) ; la grève va prendre des allures insurrectionnelles, les sabotages conduiront des grévistes en prison.


UNE SECTION J.G.S. À LONGTAIN

Même si certains membres ont plus de vingt-cinq ans, le projet de créer une section de Jeunes Gardes Socialistes dans le quartier de Longtain retient d'abord l'attention du groupe qui se réunit au Café du Pont (aujourd'hui disparu) à Longtain.

Pourquoi Longtain ? Trois membres du groupe - les trois ouvriers - habitent le quartier, vieux bastion socialiste. Les dates de réunion sont perdues, mais on peut imaginer que le projet prend forme au printemps 1961.

Le texte suivant est prononcé par Jean Louvet, à Longtain. Mais devant quel public ?

Camarades,

Comme vous avez pu vous rendre compte par les circulaires passées sous vos portes, la section Jeunes Gardes Socialistes a été recrées après un assez long silence. Ce n'est pas à vous que nous apprendrons ce qu'est la Jeune Garde. C'est avec émotion que nous avons retrouvé le drapeau de la Jeune Garde de Longtain qui date de 1896, drapeau que beaucoup sans doute ici ont suivi dès leur prime jeunesse.

Pourquoi avons-nous eu cette idée ? Pendant la grève, nous avons pu voir combien la jeunesse avait affirmé sa volonté de lutte, sa volonté de comprendre, sa volonté de participer, au grand étonnement de ceux qui croyaient que la jeunesse se désintéressait de la politique.

Ils avaient oublié que les jeunes savent bien que s'ils ne s'occupent pas de politique, la politique s'occupe d'eux.

Comme Longtain n'était pas encore représenté dans la Fédération du Centre des J.G.S., des jeunes du quartier ont exprimé le désir, eux aussi, de faire partie de ce grand mouvement. Ils iront vous solliciter, sans doute, car ils n'ont rien. Ils ont besoin que vous les souteniez, que vous souteniez leurs journaux.

Nous ne pouvons formuler qu'un voeu, à vous les jeunes qui désirez nous joindre, nous disons : venez, nous vous accueillerons dans une ambiance de fraternelle camaraderie.

Maintenant, je passe la parole à Saublains, membre du Bureau exécutif de la Fédération des J.G.S.


LES J.G.S.

Dans les archives des tout premiers débuts du Théâtre prolétarien - en fait, avant même sa création - nous avons retrouvé une note intitulée Réunion locale non datée :

Organisation de jeunesse socialiste qui, sans être une entreprise de bourrage de crâne, doit tâcher, à travers toutes sortes d'activités, d'inculquer une certaine éducation politique.

Comment allons-nous envisager la section ?

- D'abord, le comité actuel (3 membres) est tout provisoire ;

- Ensuite, une section J.G.S. n'est pas un groupe où un ou deux parlent et les autres écoutent. Tout le monde parle et tout le monde a le droit de dire des bêtises ;

- Une réunion doit poursuivre trois buts :

a) D'abord se distraire : on a fini sa journée, on se détend dans une ambiance de camaraderie franche ;

b) Agir : certains camarades ont déjà pu se rendre compte de certaines formes d'action. Un J.G.S. agit parce qu'il est socialiste. Et que le socialisme ne se fait pas en chambre. Il faut répandre ses idées, toujours être à l'avant garde (affiches, tracts, chaulage, meeting,...) ;

c) S'instruire. Partie la plus délicate. Avoir une idée du socialisme, chercher des loisirs qui répondent à cette idée (lectures, cinéma, politique, etc.)  :

- Lecture : bibliothèque ;

- Cinéma : farde ;

- Conférences : c'est à vous de voir comment vous envisagez le problème. Présenter les problèmes politiques, sociaux de la manière la plus vivante, la moins revêche. Racisme, guerres coloniales, problèmes syndicaux, le logement à Longtain, les problèmes à mon travail. Genre de petits exposés. Vous-même (dix minutes) vous apprendrez à parler. Vous apprendriez à prendre la parole en public logiquement ;

- Quels sont les sujets que vous souhaitez écouter ? S'il n'y en a pas pour l'instant : ne pas vous forcer. Mais une manière, la plus directe, en lisant « La Jeune Garde », s'il y a des articles qui vous paraissent incompris, s'il y a des termes, des organisations ;

- En un mot, vous vivez dans une société capitaliste et vous voulez devenir socialiste, il faut bien comprendre ses rouages ;

- Donc, responsable : cinéma - voir les brochures être curieux, à l'affût ;

- Bibliothèque ;

- Responsable journaux : 30 x 3 = 90 francs ;

- Chemise + cravate (1) ;

- Prochaine réunion : lire tous le journal J.G.S.

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(1)  Les J.G.S. portaient une chemise bleue et une cravate rouge. Avant la guerre, Gonzalès Decamps fait remarquer qu'il y avait des centaines de J.G.S., par exemple, à Morlanwelz.


Ces notes sont inégalement rédigées. Elles ne sont pas datées, mais la réunion dont il est question suit logiquement celle dont il est question dans le texte précédent.

On perçoit cette volonté de ne pas s'ennuyer. C'est peut-être ce qui va motiver l'envie de créer une troupe de théâtre. Dans nos discussions a prévalu l'idée qu'une troupe de théâtre répondait à des talents divers, chacun pouvant y trouver une place. Les plus politisés avançaient l'idée qu'on pourrait dire au théâtre ce qu'on ne pouvait dire dans les assemblées politiques où la bureaucratie cadenassait la prise de parole.

Il est certain qu'en octobre 1961, quand a eu lieu la commémoration du Fusil brisé, le projet d'une troupe de théâtre a fait son chemin.

En revenant à la note ci-dessus, la vente du journal de la J.G.S. est une tâche importante, car elle oblige les militants à circuler dans les quartiers ouvriers. Avec Jean Rombaux, j'étais chargé du quartier de Mitant des Camps. Le soir, nous y faisions du porte à porte. C'était l'occasion d'échanger avec les acheteurs des prises de position politiques. Évidemment, nous ne faisions pas toutes les portes et la vente ne s'opérait qu'à la sortie du journal.

Par ailleurs, c'est Léon Hardat, manoeuvre aux Laminoirs de Longtain qui assure le secrétariat de la section J.G.S. éphémère. Plus tard, il jouera un rôle tout à fait inattendu par rapport à Jean Louvet. Notons que Léon Hardat mourra relativement jeune suite à une intervention dentaire particulièrement lourde.


LE FUSIL BRISÉ

Le quarantième anniversaire du Fusil brisé va jouer un rôle important dans la création du Théâtre prolétarien dans notre région.

Tout d'abord, qu'est-ce le Fusil brisé ?

Il faut remonter quelques années après la guerre 14-18, plus exactement en septembre 1921 : des syndicalistes organisent une semaine de discussions à Morlanwelz ; des militants syndicaux étrangers y prennent la parole parmi lesquels Johan Sassenbach, allemand, qui doit parler du contrôle ouvrier en Allemagne.

La semaine de débat débutait le lundi 5 septembre pour se clôturer le samedi 10 septembre. À mi-semaine, le 7 septembre, une grande conférence publique des délégués étrangers était annoncée à La Louvière.

Une « Association des combattants » appose une affiche :

« Proteste énergiquement contre l'arrivée, à La Louvière, d'un délégué allemand...
fait appel aux invalides...
et aux déportés qui ont été martyrisés dans les prisons d'Allemagne...
Halte au Boche ! »

Le 7 septembre arrive. Le cortège des syndicalistes arrive de Morlanwelz à La Louvière où le meeting doit se tenir à la Maison du Peuple.

Quand le cortège débouche place « Jules Mansart », des contre-manifestants « patriotes » tentent de bloquer l'entrée de la Maison du Peuple.

Une bagarre éclate.

Va se former une « Ligue du Drapeau », groupant les principales personnalités des partis libéral et catholique. Les couleurs nationales ont été souillées. Les drapeaux des patriotes ont été mis en lambeaux lors de la bagarre devant la Maison du Peuple.

S'organise donc une « Journée expiatoire » destinée à glorifier le drapeau national.

Une manifestation aura lieu le 12 octobre.

« Il est trop tôt pour nous imposer la présence de nos ennemis d'hier, d'aujourd'hui, de demain. »

Les choses n'en restent pas là.

Il faut une riposte à la « Journée expiatoire » ! La fédération locale socialiste de La Louvière lance un appel pour la manifestation du 16 octobre. Il y aura un nouvel étendard : un soldat, un jass brisant son fusil. À bas la guerre !

Le drapeau fut jugé séditieux, poussant à l'indiscipline, à la révolte. Comme Edouard Anseele, ministre socialiste, assistait à cette manifestation et y avait prononcé un discours, le ministre libéral de la guerre démissionna, entraînant la démission des ministres socialistes.

Le temps passe.

Quarante ans après, soit le 15 octobre 1961, La Louvière commémore le Fusil brisé. L'organisation est confiée aux J.G.S. et à l'Action commune.

Quatre mois avant, le programme est mis au point. Une carte de soutien à 5 francs est imprimée. Un insigne métallique à 15 francs est fabriqué (un petit fusil brisé couleur aluminium).

Dans le numéro Contact J.G.S. n° 2, Hector Roland, secrétaire fédéral du P.S.B. publie un éditorial d'une étonnante actualité :

NOTRE PLANÈTE

tourne à l'envers, ses dirigeants, qu'ils soient de l'est ou de l'ouest, ne sont plus sur leur orbite et nous entraînent dans un chaos qui fait douter de leur intelligence.

Ils veulent atteindre la lune, la pauvre doit en avoir froid dans le dos. Nos énergumènes souhaitent l'atteindre pour y porter la civilisation de la terre qui tourne à la folie collective.

Pour préparer la paix, ils préparent et font exploser des bombes "H" qui doivent sans doute porter aux peuples de notre planète les bienfaits de la civilisation, répondant en cela aux intérêts sacrés des finances internationales.

Des millions d'humains ont faim et ont leur prépare des champignons de la mort plus monstrueux encore que ceux de Hiroshima. (...) L'on bâtit des écoles où sont donnés des cours de morale, de religion et d"humanisme. Dans le même temps et aux mêmes heures, l'on chantera les mérites de ceux qui ont gagné une guerre... Curieuse éducation !

(...) Le 15 octobre prochain, les Jeunes Gardes Socialistes mettent sur pied une grande manifestation anti-militariste, à La Louvière. Des participants de tous les pays crieront leur opposition au militarisme et aux pactes de guerre. Cette manifestation aura lieu quarante ans, presque jour pour jour, après le fameux incident du « Fusil brisé » de 1921.

Cet incident est devenu notre symbole.

Les moments que nous vivons sont équivoques, nous sommes sur un volcan. Par son caractère, à chaque instant, il peut vomir la guerre.

Jamais la situation n'a été aussi alarmante qu'en ces derniers temps. Ce serait un crime vis-à-vis du monde ouvrier que de taire nos pressentiments. (...)

La manifestation du 15 octobre ne sera pas une simple commémoration. Elle sera aussi une prise de position sur des revendications actuelles et brûlantes. (...)

Et l'événement se déroule en octobre 1961 suivant un rituel préparé depuis des semaines. Réception le samedi des Jeunesses socialistes des pays étrangers. Le samedi soir : colloque international consacré à la lutte contre la guerre. Exposition : livres, journaux,... avec des oeuvres de Mazereel ; guerre 14-18, 40-45, atrocités des guerres coloniales, horreur nucléaire. Rappelons la marche anti-atomique en 1960.

Suite de la commémoration du Fusil brisé le dimanche dans les rues de La Louvière ; fin avec un meeting international. Slogans prévus : quittons l'OTAN - Plus d'armée en Belgique - Des maisons, pas des cannons - STOP à la bombe H, pas de bombe atomique.

Lors du meeting du dimanche, le groupe de l'Internationale des résistants à la guerre rappellera qu'il y a eu en Belgique 600 objecteurs de conscience qui, depuis dix ans, totalisent 1.000 années de prison.

Parmi les délégations étrangères d'Angleterre, d'Allemagne, d'Algérie se trouvent les Rote Falken de Cologne.


NAISSANCE D'UNE TROUPE

Le projet de la troupe est né avant octobre 61. Ce qui apparaît nettement, c'est qu'en discutant de ce projet de théâtre politique avec les Rote Falken, ceux-ci nous invitent à jouer du Brecht, auteur très mal connu en Belgique.

L'idée est retenue.

Le projet se précise.

Un échange de lettres La Louvière / Allemagne apporte des informations.

Nous découvrons l'oeuvre d'Erwin Piscator avec qui Bertolt Brecht a travaillé. Lecture de l'ouvrage Arthur Adamov écrit par Arthur Adamov ; nous y découvrons l'existence des petits théâtres prolétariens de l'entre-deux-guerres.

Le nom de la troupe est trouvé : Théâtre prolétarien.

La troupe commence a découvrir les auteurs de théâtre politique. Adamov, notamment, que J. Louvet rencontrera au Bar du Old Navy à Saint-Germain des Prés, puis lors d'une conférence à l'Université Libre de Bruxelles où Adamov avait évoqué ses rapports avec le Berliner Ensemble.

Le Berliner Ensemble, c'est le théâtre de Brecht à Berlin-Est. Une usine. Trois cents personnes. Les mises en scène sont consignées dans des Modelbuch, avec une série de photos.

À l'automne 61, Jean Louvet se met en rapport avec le Berliner.

La troupe demande à Monsieur Hecht l'envoi d'un Modelbuch pour Les fusils de la mère Carrar de Brecht, que le Théâtre prolétarien a décidé de monter (Die Gewehre der Frau Carrar).

Une lettre de Jean Louvet à Monsieur Hecht témoigne du travail de la troupe qui s'est installée à La Jeune Hirondelle, un café ouvrier, dans le quartier de Bouvy, où il y a une arrière salle partagée par des colombophiles et des boxeurs.

Les roucoulements des pigeons n'étaient pas trop gênants ; par contre, à chaque répétition, démonter puis remonter le ring de boxe n'était pas une mince affaire pour retendre les cordes le plus correctement possible.

Lettre du 8 décembre 1961 à Monsieur Hecht :

« ...la difficulté majeure est de tenir le juste milieu entre un ton trop froid, voire monotone et le pathos - influence du mélo sur la classe ouvrière....

(...) difficulté à libérer les acteurs amateurs de l'effet qu'a produit sur eux la théorie de l'effet de distanciation ».

La section J.G.S. pure et dure a donc fait place à une troupe de théâtre. Il n'empêche que plusieurs membres de la troupe vont garder des contacts avec la J.G.S.

Que se passe-t-il après le Fusil brisé ?

Il règne dans la région un militantisme politique important, qui se focalise autour des J.G.S., du journal La Gauche, de la Quatrième Internationale créée par Léon Trotski, le Mouvement Populaire Wallon - MPW.

Formation, information, action obéissent à deux axes :

- La politique internationale ;
- Luttes pour le fédéralisme et les réformes de structure.

Quelques exemples :

Pierre Le Grève vient parler de la Huitième année de la révolution en Algérie (24 nov. 61) ;
- Toujours en 61, Ernest Glinne vient évoquer les problèmes de l'Angola ;
- À la même époque, Ernest Mandel vient analyser la Révolution cubaine.

À noter que ces conférences sur la politique internationale s'accompagnent souvent d'actions de soutien. Ainsi, en 1960, Année mondiale des réfugiés, s'organise une récolte de vêtements et de livres pour les réfugiés algériens. Récolte de médicaments et de sang pour les pays en guerre contre la colonisation.

L'épicentre de la révolution mondiale reste en Afrique, Asie, Amérique du sud et Amérique centrale, mais avec la grève générale de 60 - 61, nous avons assisté à un réveil du prolétariat qu'on croyait livré corps et âme à la société de consommation.
ous entrons dans une décennie, avec plus tard Mai 68, puis le Mai rampant italien,... où nous ne serons pas seuls en Wallonie pour suivre les effets de la social-démocratie dans ce coin d'Europe occidentale blessé économiquement par une hémorragie terrible.

Le 18 mars 62 prend fin la guerre d'Algérie qui aura duré 7 ans et quatre mois. Le mois suivant, en avril 62, le Mouvement Populaire Wallon créé par André Renard organise une grande manifestation à Liège pour le fédéralisme et les réformes de structure. Le Théâtre prolétarien participe à cette vie politique par le biais de quelques-uns de ses membres.

En mai 62, Ernest Glinne pointe un danger : « Existe-t-il un danger de l'extrême droite en Belgique ? » Le même mois, les J.G.S. tiennent leur congrès à La Louvière.

C'est Raymond Saublains qui présente le rapport administratif ; il met l'accent sur la formation politique en profondeur.

André Vogels propose de refaire tous les ans une petite manifestation du Fusil Brisé au stade local, autour du 15 octobre.

Le congrès s'alarme de plus en plus de voir se dégrader l'économie de notre région.

Exige que toute nouvelle fermeture d'usine ou de mine soit conditionnée par le reclassement préalable des travailleurs licenciés.

S'opposera par tous les moyens à la législation sur le maintien de l'ordre limitant le droit de grève et réclame l'amnistie totale pour les grévistes de la grande grève de 1960-61.

Signalons que la formation politique s'opère par un système de conférences suivies de débat et par le Centre de formation marxiste où le Professeur Gonzalès Decamp traite de plusieurs thèmes dont : « Le mouvement ouvrier belge depuis sa naissance », « La Révolution russe et ses répercussions », « La Révolution espagnole ».

Enfin, le congrès J.G.S. constate que la « lutte de tendance au sein du mouvement ouvrier entre dans sa phase cruciale ».

Que signifie cette dernière constatation ?

En fait, il s'agit d'une lutte au sein du P.S.B.

Il y existe ce qu'on appelle une opposition de plus en plus forte qui veut faire accepter par les dirigeants du P.S.B. le fédéralisme et les réformes de structure. Il faut changer la forme de l'État belge. Dans les derniers congrès, cette opposition grandit si bien qu'en 1964, cette opposition atteindra presque la moitié des voix. C'est ce moment crucial que Paul-Henri Spaak choisit pour faire exclure du P.S.B. les partisans de ces réformes, partisans qui sont en même temps dans la mouvance du journal « La Gauche ». Fin 1964 et début 1965 se créera  le Parti Wallon des Travailleurs (P.W.T.)

Après avoir brossé dans les grandes lignes le contexte politique, revenons à novembre 1961 au Théâtre prolétarien.

La troupe répète donc Les fusils de la mère Carrar, un épisode de la guerre civile en Espagne.

Affiche du Théâtre prolétarien de 1962
Au cours de ces répétitions, Léon Hardat approuve le choix de Brecht mais se demande pourquoi le Théâtre prolétarien ne jouerait pas une pièce sur la grève générale que tous les membres de la troupe viennent de vivre. Léon Hardat suggère à Jean Louvet d'écrire une pièce. À cette époque, J. Louvet a écrit quelques récits, mais pas de théâtre. Sauf une sorte de « fantaisie » qu'il a écrite entre 1956 et 1959, au lendemain d'une conférence que Jean-Paul SARTRE est venu faire à l'U.L.B. sur ses Questions de méthode. Janine Laruelle, sa femme, lui rappelle l'existence de ce texte qu'elle a lu. J. Louvet retrouve le manuscrit, le développe, l'adapte. Et c'est Le train du bon Dieu.


Le premier spectacle du Théâtre prolétarien comportera donc deux pièces : Les fusils de la mère Carrar et Le train du bon Dieu ; il se donnera le 7 avril 1962 à la salle de La jeune hirondelle.

Scène du Train du Bon Dieu de 1962Après 1962, avant d'écrire L'An 1, J. Louvet tient compte des remarques, des débats qui ont lieu sur le spectacle. Il réécrit une version de la pièce - qui ne sera pas montée. C'est cette version qui va susciter l'intérêt de Marc Liebens, puis de Lucien Attoun. Celui-ci, en 1974, demande à Marc Liebens de présenter Le train du bon Dieu, en 1975, au Festival d'Avignon, dans le cadre de Théâtre Ouvert à la Chapelle des Pénitents blancs. Peu avant le festival, pendant les répétitions de la pièce à Bruxelles, Jean Louvet mettra au point la version définitive qui sera publiée aux Cahiers Théâtre à Louvain, sous la direction d'Armand Delcampe. Le texte est accompagné d'une remarquable dramaturgie de Jean-Marie Piemme et Michèle Fabien.

Le spectacle d'avril 62 a surpris. Un décor de Janine Laruelle aux couleurs corrosives, un décor sonore étonnant s'inspirant notamment de la musique du Sikkim, des masques de « Grosses Têtes » qu'on va chercher dans le Musée imaginaire de Malraux - notamment des masques de Laponie ; quelques scènes surprenantes, par exemple, le lettre lue au bon Dieu par Gaspard sur une échelle du bout du monde ; le jeu étonnant de quelques acteurs, notamment Balthazar, acteur-né. Les ouvriers encordés recevant des sucettes d'un chef de gare (J. Louvet) entrant en scène « à quatre pattes », derrière en avant : rien n'est vraiment attendu dans ce spectacle cruel, poétique où le public ne retrouve pas toujours la grève qu'il a vécue.

Quel est le public ?

La rapide description du climat politique (grève générale de 60-61, dynamisme des J.G.S., commémoration du Fusil brisé, conférences sur la situation internationale, Centre de formation) nous a fait apparaître l'existence d'une gauche importante à La Louvière autour de quelques personnalités fortes, Jean Rombaux, Michel Wuillot, Raymond Saublains, le Professeur Gonzalès Decamps et quelques autres ; cette gauche organise une forte opposition au sein du P.S.B. pour les réformes de structure.

Achille Chavée pose pour la photo au moment de la création du groupe surréaliste Rupture. Cliquez pour voir la page d'où provient la photographie.En effet, depuis la grève de 1960-1961, il règne une activité politique intense à La Louvière. Une opposition de plus en plus forte se développe au sein du PSB pour la conquête du fédéralisme. Années difficiles qui mobilisent une gauche importante dans la région du Centre. C'est cette gauche qui rassemble des enseignants, des syndicalistes affiliés surtout à la CGSP (1), des politiques qui va soutenir les spectacles du Théâtre prolétarien, gauche à laquelle se joindront des intellectuels, des artistes autour d'Achille Chavée. À ce public il faut ajouter dix pour cent d'ouvriers qui ne viennent pas d'eux-mêmes, mais sont amenés par d'autres. Les habitants du quartier ouvrier de Bouvy ne viendront pas, à de très rares exceptions près.

C'est d'ailleurs en fonction de la perception de ses pièces par la frange du public la moins habituée à voir du théâtre que Jean Louvet va réécrire ses pièces dont il existe souvent plusieurs versions.

Avec des moyens simples, le Théâtre prolétarien va s'inspirer du Modellbuch prêté par le Berliner Ensemble. Une grande attention est accordée au décor, aux costumes. Plusieurs recherches de matière pour les murs de la cuisine ; certains tissus des costumes feront l'objet de plusieurs procédés de teinture. C'est Janine Laruelle qui interprète le rôle de la mère Carrar ; elle donne au personnage sa capacité de résistance, son entêtement jusqu'au moment où survient la scène dans laquelle la mère Carrar craque et donne ses fusils. L'espace est réduit à l'essentiel. Le spectacle est bien reçu par le public qui découvre un auteur encore peu connu en Wallonie.

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1. La Centrale Générale des Services Publics s'inscrit dans le cadre de la Fédération générale du travail de Belgique (FGTB)


Lire la suite : "L'An Un et contexte politique"


1. Le Théâtre prolétarien
2. L'An Un et contexte politique
3. De grands moments
4. Le Studio-Théâtre de La Louvière