Pendant l'hiver 1977-78, les conditions deviennent difficiles. Locaux de répétition peu appropriés, mal chauffés voire délabrés ; pas assez d'aide. La troupe est submergée par les problèmes personnels des actrices et des acteurs. L'ambiance est de moins en moins propice à un travail sérieux. La crise est profonde. Jean Louvet, fatigué, n'a pas l'énergie pour dominer la situation. C'est la fin du Théâtre prolétarien en 1978.

Ce sont Jean-Pierre Hubert et Georges Haine, tous deux de La Louvière, qui vont relancer la troupe. Jean-Pierre Hubert inscrit le Théâtre prolétarien dans la circulaire du théâtre-action avec pour mission particulière de développer l'écriture théâtrale dans la région. C'est-à-dire continuer à monter les pièces de Louvet dont on attend de lui qu'il suscite tôt ou tard de nouvelles vocations d'auteurs dramatiques.

Il faudra attendre les années nonantes pour que la démarche s'organise sous la forme d'un atelier d'écriture théâtrale.


Retour d'expérience de Franck Livin

Fin des années nonante. Le Studio-Théâtre décide de s'ouvrir à de nouvelles plumes, de découvrir des horizons jusqu'alors peu balayés. Jean Louvet propose aux membres de la troupe un atelier d'écriture. Chacun est libre d'y participer, en fonction de sa disponibilité et de ses envies.

Plusieurs comédiens se retrouvent ainsi autour d'une table qu'un poêle à bois inonde de sa chaleur. Nous évoquerons des sujets inscrits au coeur de la réalité, en prise directe avec la société.

Louvet le dramaturge redevient professeur, il transmet son savoir à quelques privilégiés. Il ne s'agit pas d'un cours sur la théorie du théâtre en dix leçons. Il s'agit plutôt d'un exposé bref, mais condensé, consacré aux grands principes de l'écriture théâtrale, étayé par des exemples et des mises en perspectives.

Vient ensuite la phase de détermination du sujet. Le temps importe peu. Les résultats sont, pour l'instant, secondaires. Seuls le travail et la réflexion fondent la démarche des apprentis-auteurs. De réunion en réunion, l'ampleur et la difficulté de la tâche semblent insurmontables à certains, tandis que d'autres progressent plus régulièrement.

On lit les plans, les ébauches. On parcourt les soubresauts d'une écriture surprise de naître à la vie. Se livrer, s'exposer, s'offrir aux yeux et aux oreilles d'autres personnes, même lorsque ces personnes sont proches et complaisantes, s'avère tout sauf évident.

Passés les premières craintes et les inévitables moments de doute, le cycle accouche d'écrits bruts que nous soumettons à l'appréciation de l'atelier. Il faut retoucher, couper, copier et coller. Abandonner des lignes qu'on jugeait pourtant de qualité. L'ego en prend un coup. Narcisse la trouve mauvaise. Louvet conseille, évalue mais son rôle d'enseignant s'arrête là. Rien n'est plus sacré que le texte et son intégrité. Pas question de réécrire pour l'autre. Encore moins de rayer à sa place, au bic rouge, la phrase de trop, en fin de scène.

Enfin, voici l'épreuve de l'extériorisation. Il est grand temps de présenter les textes aux membres de la troupe. Ces textes ont mué. Ils s'étonnent d'être livrés en pâture à des bouches affamées qui les malmènent, voire les torturent. Les comédiens traduisent les mots en sons, font vivre les jeunes personnages. De nombreuses phrases ne résistent pas à l'expérience de la scène. Plusieurs fois, la succession des scènes laisse à désirer. Il faut donc remettre l'ouvrage sur le métier. Surtout, ne pas se décourager. Heureusement, la plupart du temps, les images finissent par émerger. Timides, fugaces et néanmoins réelles. La patience et la générosité de tous les membres font des merveilles.

La mise en scène est le fruit d'un travail le plus souvent collectif. L'auteur donne son point de vue. Il est invité à s'essayer à la direction d'acteurs et à la mise dans l'espace. Travail difficile et ingrat, s'il en est. Ici aussi, Jean veille : les impasses sont évitées, les incohérences techniques relevées puis, dissipées.

Dernière étape : l'extériorisation se poursuit avec les représentations. Le public joue son rôle. Il s'empare du texte. Les répliques résonnent dans les têtes. Le débat s'amorce avant de se construire dans la salle d'un café où les idées s'échangent au son des verres qui s'entrechoquent parmi les volutes de fumée grise.

Franck Livin