Fermez
les yeux
de
Stéphane Mansy
La précarité augmente
dans notre
Région, accompagnée dans son élan, par un cortège de drames humains.
La
difficulté de l'insertion socio-professionnelle des jeunes des
quartiers populaires, le manque de structures d'accueil pour les
S.D.F., le sentiment d'insécurité et d'abandon des personnes
fragilisées économiquement sont, entre autres, des signaux alarmants
des inégalités produites par le système capitaliste.
Comment
lutter contre cette logique néo-libérale aux multiples injustices
sociales ?
En ne fermant plus les yeux...
Extrait
Scène 8. Saïd, un
jeune homme d'origine
marocaine, s'est bagarré avec
Gino, un autre habitant de la cité, chômeur par invalidité
suite à un accident à sa jambe droite. Saïd n'avait
pas apprécié que Gino appelle les policiers qui l'avaient
embarqué sans le ménager suite à une plainte mineure de tapage
nocturne. Gino, profondément humilié,
est revenu trouver Saïd avec un fusil, et dans sa rage, il n'a
pas écouté son imploration, il a tiré. Léon raconte sa vision.
LÉON.
- Pauvre garçon, pauvre Saïd,
c'est moche. Bah, une histoire banale. Tellement banale qu'on n'y fait
même plus attention. Notez, vous avez assisté au meurtre du bloc 15 de
cet après-midi, mais j'aurais pu vous raconter mon histoire ou celle de
quelques compagnons à moi. Seulement, l'impact n'aurait pas été
beaucoup plus important. C'est vrai, quoi, il faut bien reconnaître que
vous ne prenez pas beaucoup attention à nous. Vous n'osez même pas nous
regarder dans les yeux. Nous, les pauvres, les miséreux, les pouilleux,
les oisifs. Ah oui, parce qu'il y a même des gens qui croient que l'on
est dans cette galère par choix ou par plaisir. Pour dire vrai, de tous
les sans-abri que je connais, il y en a qu'un qui l'a vraiment décidé,
mais ce n'est pas pour ça que sa vie est plus rose pour autant. Dormir
dans la rue, été comme hiver, c'est très dur. Ouais, très dur. Souvent,
les gens prennent un peu plus conscience de notre présence en hiver,
quand l'un d'entre nous décède au milieu de la rue. Alors, la société
bouge un peu pour se donner bonne conscience, mais une fois le
printemps... Vous savez, je crois qu'en fait, vous avez peur de nous
parce que nous sommes l'image de celui que vous avez peur de devenir
par accident. Cette société, soi-disant démocratique, nous met joliment
en scène afin de bien vous faire comprendre ce qui pourrait vous
arriver un jour, si vous ne suivez pas le droit chemin de la
rentabilité, ainsi que celle de l'obéissance suprême à l'État et à ses
règles. Et ça va vite la descente aux enfers, croyez-en mon expérience.
Tout le monde peut facilement tomber dans la précarité. Ici, c'est la
pire des libertés. On peut marcher où on veut, quand on veut, mais
pourtant vous n'existez plus. Vous n'êtes plus qu'un fantôme désoeuvré,
dépouillé de tout. C'est comme s'il y avait deux mondes. Le vôtre ;
dans lequel vous courez, vous courez, vous courez sans cesse, et le
nôtre ; où le temps s'est arrêté.
Un
jeune travailleur social de rue vient à la rencontre de Léon et lui
offre un bol de soupe.LE TRAVAILLEUR
SOCIAL. - Alors Léon, comment ça se passe ce soir ? Pas trop froid ?
LÉON.
- Non, ça peut aller, Thierry. Le vent pique un peu mais c'est
supportable.
LE TRAVAILLEUR SOCIAL. - Tiens,
prends un peu de soupe. Ça va te réchauffer un peu.
LÉON.
- Merci.
Commentaire de l'auteur
Fermez
les yeux !
Fermez les yeux sur les dégâts criant du
capitalisme, qui crée de plus en plus le déséquilibre entre les riches
et les pauvres.
J'ai écris cette pièce, car travaillant
comme animateur socioculturel dans divers quartiers populaires et
sensibles de l'entité louviéroise, depuis maintenant 13 ans au sein de
L'Action de Prévention et de Proximité, j'ai remarqué un accroissement
de la pauvreté pouvant créer, à terme, un véritable chaos.
Cette
problématique de la jeunesse en déshérence, ainsi que celle innommable
des « Sans Domicile Fixe » alimente chez moi beau nombre de
questionnement.
En poussant le scénario de la pièce
jusqu'au crime, mon point de vue se nourrit d'un constat affligeant :
La pauvreté engraisse le racisme.
Le chômage des jeunes
atteint des seuils inquiétants dans certains quartiers de l'entité.
Ajoutons à cela que si votre nom est de consonance étrangère et que
vous habitez dans un quartier considéré comme "sensible", qu'à chaque
fois qu'il y a un contrôle d'identité par la police vous y avez droit,
avec remarques méprisantes à la clef, on aura résumé là le quotidien de
nombreux jeunes des quartiers populaires, qui, par réaction quelque
fois instinctive face au malaise dans lequel ils sont plongés,
réagissent avec violence ; mais cette violence réactive n'est-elle pas
conduite aussi par la violence institutionnelle du système ?
Système
de plus en plus concurrentiel et élitiste, qui place au bord de la
route les moins armés, les moins performants et, de fait, les moins
qualifiés ! Ce n'est pas un phénomène nouveau : c'est une vieille
logique qui fait que les pauvres et les travailleurs peu qualifiés sont
toujours parqués en périphérie des villes, loin de l'activité
économique florissante, car leurs logement précaire ne doit servir qu'à
se reposer pour retourner travailler le lendemain (pour ceux évidemment
qui possèdent encore une activité rémunératrice).
Ce
mépris pour les personnes défavorisées et les habitants de ces
quartiers précarisés en général, est renforcé aujourd'hui par un
discours latent assez inquiétant, qui prend des aspects de plus en plus
sécuritaires, voir racistes. Ne parlons même pas de la chasse aux
chômeurs. C'est donc bien dans une logique antinomique que nous
trouvons là, avec comme effet néfaste, une bipolarisation sociale
grandissante : AU LIEU DE COMBATTRE LA PAUVRETE, ON COMBAT LES PAUVRES
! Au lieu de combattre le chômage, on combat les chômeurs !
Au
lieu d'abolir la détresse des habitants de la rue en trouvant de vraies
réponses en terme de logement, on crée une stabilisation dans l'urgence
sociale. Comme si chaque année, aux périodes les plus froides, on
découvrait avec stupeur la problématique des SDF. Tout ceci est d'une
mesquinerie politique incompréhensible.
Les grandes luttes
ouvrières collectives deviennent rares, le chômage de masse s'enlise et
isole ces jeunes des luttes des travailleurs, leur rendant plus
difficile à distinguer ce qui est juste politiquement de ce qui ne
l'est pas.
Dans certains quartiers, la situation de
désespoir est telle que des éléments de délinquance dominent, car les
moyens structurels d'insertion sont minimes : l'absence de logement
décent, le manque d'emploi et de considération identitaire, etc.
Le
fait de casser, de détériorer, de vandaliser l'environnement spatial ou
de brûler des voitures sont des manifestations
_profondes_ d'un
mal vivre : une sorte de cri ultime pour dire /« nous sommes là, nous
existons, nous revendiquons le droit d'exister et de vivre comme les
autres... et vous, vous ne nous voyez plus ; vous ne voulez plus nous
voir »/ : L'individualisme est roi dans cette société et le chacun pour
soi devient la nouvelle culture.
La concurrence et la
compétitivité règnent en maître, cachant ainsi le cortège de drames
humains lié aux dégâts du néo-libéralisme.
Loin de moins
l'idée de couvrir et de justifier des actes de vandalisme qui souvent
embêtent et handicapent principalement les autres habitants de ces
quartiers sensibles, habitants légitimement fatigués et lassés de voir
leurs immeubles détériorés en permanence, et de constater avec
stupéfaction ce manque de perspective professionnelle chez ces jeunes
plongés dans une oisiveté problématique.
Néanmoins, ne
prendre ce type de réactions agressives que sur le plan répressif et
punitif n'est pas la solution miracle. La réparation à ces vertus, et
le respect des autres doit effectivement se manifester pour l'ensemble
des résidents de ces quartiers, mais essayons de comprendre plus
fondamentalement le malaise vécu par les jeunes, exprimé par ces
comportements violents. L'absentéisme scolaire et la défection de
certains parents (déjà eux-mêmes plongés dans des problèmes sociaux
importants) sont déjà des éléments qui destructurent, à la base, la
socialisation du jeune.
Le manque d'emploi et la
discrimination à l'embauche (la couleur de peau, consonance arabophone
ou turcophone du nom de famille, le lieu de résidence connoté - décrié
et stigmatisé, etc.)
Ces différents aspects favorisent
donc, l'orientation de certains jeunes vers l'argent facile ; vers le
business illicite qui permet de monter rapidement l'échelle sociale...
Peut-être, mais avec quels risques à la clef ?
Dans
l'insouciance et dans l'impatience, le jeune sans boulot, plongé dans
un système de consommation ravageur où, malheureusement pour /être : il
faut posséder/, ce jeune va donc se laisser séduire par les avantages
immédiats ascensionnels que lui proposent certains petits trafics en
tous genres.
Heureusement, il ne s'agit encore que d'une
minorité de jeunes qui jouent avec le danger de ce cercle embrigadant.
Néanmoins, si nous ne voulons pas condamner d'entrée de jeu la plupart
de ces jeunes certainement en manque de repère, mais aussi et surtout
en manque de considération sociale et affective, il faut donc accentuer
les chances d'insertion culturelle et professionnelle, afin de
valoriser réellement leurs perspectives d'avenir.
Il faut
aussi repenser la logique de répartition équitable au niveau du
logement social. Ces zones sont devenues, au fil des années, des
ghettos où ne se côtoient plus que des bénéficiaires du revenu
d'intégration du CPAS, des chômeurs, des pensionnés précarisés,
quelques travailleurs intérimaires, quelques petits salariés, mais
aussi et surtout, des personnes en souffrance sociale et psychologique.
La mixité doit être une priorité politique, car le locatif uniquement
ne permettra pas une revalorisation infra-structurelle suffisante au
sein de ces quartiers.
Le locatif et l'acquisitif doivent
s'équilibrer dans les années futures, afin d'éviter la spirale de la
ghéttoïsation.
Outre ces constats, il me paraît important
aussi de mettre en lumière d'autres aspects relatifs au sentiment
d'abandon que ressentent, de manière légitime, les habitants des
quartiers sensibles.
Notamment, la difficulté pour eux de
participer à la vie culturelle de la région.
La mobilité
étant déjà restrictive (horaires des transports en commun peu adaptés
en soirée pour relier le Centre-Ville et les quartiers de
l'entité), il est déjà assez compliqué de se rendre pratiquement
aux diverses programmations.
Un autre élément corroborant
cet échec, est que la cassure existe bien entre les usagers de la vie
culturelle et artistique, et tous les autres, qui pour des raisons
financières, de babysitting, ou plus fondamentalement, de compréhension
intellectuelle due à une non pratique de la chose, ne peuvent plus
envisager un tel investissement, car déjà bien trop serré sur le plan
budgétaire et, surtout, constamment accaparés par des priorités
existentielles.
Ces difficultés financières peuvent
atteindre des niveaux tels, que certaines personnes n'ont même plus la
possibilité de se soigner correctement, ou pire, n'ont plus la faculté
de soigner correctement leurs enfants.
Sans compter le
coût de la vie qui ne cesse de croître de façon extrêmement inquiétante
(coût énergétique de plus en plus élevé, le prix exponentiel de
l'alimentation de base, du matériel scolaire, des transports, des
médicaments, etc.) qui place de plus en plus de personne (même
salariée) dans une catégorie à risque, en bordure de la pauvreté ou,
carrément, dans les abysses de celle-ci.
Les jeunes sont
aussi et variablement plongés dans cette problématique, car le manque
d'emploi est criant dans notre région, mais il ne faudrait pas non plus
oublier l'ensemble des personnes également engluées dans cette
précarité.
Les personnes âgées, par exemple, aux pensions
ridicules et insuffisantes qui vivent dans des conditions impensables,
souvent oubliées de tous, comptant les jours qui s'écoulent
péniblement, tout en étant plongées dans une solitude amenant souvent à
la dépression.
Mais aussi, les familles monoparentales qui
doivent faire face à des réalités financières quotidiennes de plus en
plus difficiles.
Les mamans seules avec enfants sont
légions dans les quartiers où nous intervenons. Souvent, ces femmes
font preuve de beaucoup de débrouillardise mais surtout, beaucoup de
courage pour affronter toutes ces difficultés.
Mais les
problèmes psychologiques divers rencontrés par les gens vivant (ou
devrais-je dire survivant) dans la précarité, voir dans la pauvreté,
vont malheureusement s'accroître dans les années futures, si la
société, aux accents de plus en plus capitalistes et sécuritaires,
continue à broyer insidieusement ces existences cachées, au profit de
la maximisation économique.
La démocratie doit normalement
garantir les droits fondamentaux au bien être de chacun, mais... force
est de constater, que ces droits ne sont pas du tout assurés pour toute
une catégorie de personne.
Gageons que les décisions
politiques locales, régionales, nationales et supranationales à venir
aillent dans la bonne direction, en prenant réellement en considération
ce développement de la précarité.
Stéphane
MANSY
Personnages
Stéphane
Mansy
Michel Eggermont
Emmanuel Loretelli
Anne
De Vleeschouwer
Roedi Meleck
Éric Firmani
Françoise Dubois
Cécric Mainil
Jean Leroy
David Piette
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Saïd, le
jeune marocain de la cité
Léon, le SDF
Gino, l'habitant excédé de la cité
Fanny, l'épouse
de Gino
Zorah, une habitante de cité
Guy, le
Directeur et mari de Cathy
Cathy, l'épouse du
Directeur
Vincent, le premier policier
Fabrice,
le deuxième policier
Thierry, le travailleur social
Mise en scène
-
Stéphane Mansy avec l'aide de la troupe
Décor
Musique
Régie
- Régie
générale : Jacques Michy et Nicolas Huart
- Conception
des éclairages : Nicolas
Huart
- Régie son : Janine Laruelle
Affiche
Création
Production
- Studio-Théâtre
de La Louvière
Lieu
- Centre
Culturel et Sportif, Strépy-Bracquegnies (Belgique)
Livret

53
pages, 2007
ISBN
: 2-87267-114-5
Prix : 7.50 euros
Ouvrage paru aux Éditions du Cerisier dans la
collection
Théâtre-Action.
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le texte imprimé au verso du livret.
Lien
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