Le Train du bon Dieu

de Jean Louvet


Le Train du bon Dieu, première représentation à La Louvière« À la lumière d'événements récents, notre camarade a essayé de tracer une fresque dynamique sur la condition ouvrière. Dans une parabole satirique, le prolétariat exprime son besoin d'un monde meilleur, essaie d'échapper à la monotonie d'un travail épuisant par des projets vite échoués, se heurte à la hiérarchie du système, piétine, se voit piétiné par l'idéologie bourgeoise, refuse d'attendre indéfiniment, s'agite, descent dans la rue, exprime son désir d'échapper au statut de mort-vivant où le système les enlise, réclame sa dignité, se bat, rit et pleure enfin en assistant au déraillement de son train qui allait le conduire au règne de l'âge d'or sur la terre. L'aventure se termine par le problème des responsabilités. » (Texte d'annonce du Théâtre Prolétarien en 1962)

Le « Train du bon Dieu », c'est la grève de l'hiver 1960-1961. À travers cette pièce, Jean Louvet dénonce la responsabilité des dirigeants du mouvement ouvrier en faveur de l'arrêt de cette grève historique. Militants syndicaux, parlementaires, ouvriers "éclairés"... Cette élite apparaît comme ce qui enchaîne d'autant plus qu'elle a le pouvoir de libérer la parole. « Qui est aux premiers loges pour expliquer est aussi aux premiers loges pour falsifier », telle est la leçon "syndicale" de la grève de 60-61.  Jean Louvet décide avec sa femme et ses amis de continuer à libérer la parole à leur façon, le Théâtre Prolétarien va devenir leur outil de prédilection pour raconter l'histoire du Train du bon Dieu. C'est Léon Hardat, manoeuvre au laminoir de Longtain, qui suggère à Jean Louvet - âgé de 27 ans en 1961 - d'écrire un texte sur la grève qui a secoué la région.

Bien qu'ayant publié deux nouvelles, Louvet demeure perplexe. Sa femme, Janine Laruelle, lui rappelle alors un manuscrit rédigé pendant ses études à Tournai et dont la lecture l'avait frappée. L'auteur se met au travail : le voilà, parachuté, dès la première production, directeur, auteur, puis bientôt metteur en scène et acteur, le tout au sein d'une équipe non professionnelle réunie par l'amitié et l'idéal politique (livre, pp. 37-38).


Extrait

Quatorzième tableau. Manifestation sur une place. Terrasse de café. Tables, chaises, pancartes.
L'extrait se situe à la fin du tableau. La nuit vient. Les grévistes se serrent les uns contre les autres
SLICK (à Gaspard qui est train d'écrire). - À toi l'honneur, Gaspard ! Qu'est-ce que tu fais ?

GASPARD. - J'écris au bon Dieu.

SLICK. - Lis-nous.

GASPARD. - Ce n'est qu'un brouillon !

MAX. - Ça ne fait rien. Lis l'essentiel.

(Un temps.)

GASPARD. - Bon. Voilà ! Je dis que nous avons fait le grand silence pour que Sa voix se fasse entendre. Je dis que nous avons pris acte de Sa volonté de nous voir réunis autour de Lui, non plus à l'état de cadavre avec nos membres brisés, notre tête vide ou notre poitrine transpercée d'une balle, mais de nous voir vivants, avec une flamme dans les yeux afin de Le décharger des affaires, vu que Lui-même se fait très vieux. C'est le début.

UN OUVRIER. - C'est bien dit, Gaspard, continue.

GASPARD (lisant). - Non... ici, c'est des choses banales... Il ne fait pas bon. Il fait même froid. C'est l'hiver 1960-1961... les terrils de Wallonie sont couverts de neige.

Il n'y a pas eu de catastrophe. Je dis cela parce que c'est important. Beaucoup de gens pensent que le train du bon Dieu provoque des catastrophes. Il y a bien eu quelques tués, des nôtres, bien sûr, comme toujours, quand le train a déraillé. Nous avons appris beaucoup de choses que nous dirons à nos enfants. Je n'énumère pas, ce serait trop long. Et puis, il vaut mieux que cela reste entre nous, parce qu'on pourrait aller le raconter aux "Grosses Têtes".

UN OUVRIER. - Dis-Lui que les "Grosses Têtes" se foutent de nous ! (1)

GASPARD. - Inutile, Il le sait. Je dis encore que notre sang est resté calme et que l'enthousiasme ne nous a jamais aveuglé...

(Gaspard s'arrête de lire, enlève ses lunettes et s'essuie les yeux)

SLICK. - Ne pleure pas, Gaspard !

GASPARD. - C'est vrai.

(Il lit)

GASPARD. - « Nous ne pourrons pas remettre le train en marche. Mes camarades sont jeunes, mais moi, je suis déjà vieux... »

UN OUVRIER. - Pourquoi que tu dis cela, Gaspard ? Le train démarrera. Il n'y a rien de fait.

1. Au dixième tableau, deux hommes sont au centre du groupe, le représentant syndical national et le représentant syndical régional. Ils portent des masques qui leur donnent une taille plus haute que le reste de la colonne. Ces personnages masqués regardent tourner la fête, les mains derrière le dos. Ils tiennent un peu de la marionnette politique et sont souvent appelés par les ouvriers "Grosses Têtes" avec une connotation de distance, de méfiance voire de trahison l'égard du mouvement ouvrier.


Personnages (principaux)
Jean Louvet
Robert Stoupy
 -
 -
Armande Badot
Michel Debauque
 -
André Balthazart
 -
 -
 Frans Badot
 -
Janine Laruelle
 -
 -
Luc Mezzetta
 -
 -
(...)
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Le chef de gare
Le délégué-boulonneur
Le délégué-national
Le délégué-régional
Le garde du train
Gaspard
L'épicier
L'industriel (père)
L'industriel (fils)
Mathieu
Max
Le parlementaire
Un ouvrier
Un deuxième ouvrier
Un troisième ouvrier
Slick
Thérèse
La vieille
(...)



Mise en scène

Décor

Créations
« Le public, convié au deuxième sous-sol du parking « Rogier » en cours de parachèvement, ressent aussitôt en ce lieu obscur et froid l'atmosphère d'un hall d'usine déshumanisé. Comme personne ne l'invite à s'asseoir, il prend place quand il veut et où il peut, dans les gravats et la poussière, perdu dans un local immense dont le sol tremble au passage des rames du métro. »

Fondé en 1975 et fixé à Saint-Josse, ce Théâtre action que dirige Jean Delval vient de monter Rosa Lux d'André Benedetto et Les Fusils de la Mère Carrar de Bertolt Brecht. L'équipe entend opter pour un théâtre en prise avec la réalité et met sur pied un spectacle « spécifiquement wallon, qui analyse ce qui s'est passé en Wallonie, qui est le reflet d'une culture wallonne complètement oubliée, qu'on néglige : ce sont les grèves de 60-61 ». Les neufs comédiens/chanteurs/musiciens de la troupe évoluent dans un décor de Jean Capiau qui combine rails, échafaudages, pancartes ainsi qu'un orchestre à vue. Trois heures durant, le spectacle évolue en continuel équilibre entre le drame et le burlesque. Dépouillement et mobilité apparaissent comme le trait commun aux mises en scène de Liebens comme de Delval, attestant indirectement la théâtralité de l'oeuvre.
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L'An un
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