Lorsqu'à
l'occasion de la première de Conversation en
Wallonie, pièce admirablement mise en
scène par Marc Liebens et jouée
par des comédiens plus qu'habités -
c'était à Tournai, en
1977, dans la Maison de la Culture que dirigeait alors Bernard Debroux
-, j'aperçus
quelques larmes perler des yeux de mon père, je ne pouvais pas
imaginer que le
fil de l'Histoire me verrait écrire, moins de trente ans plus
tard,
une préface à l'édition critique de l'oeuvre
complète de
Jean Louvet.
Peut-être y a-t-il là, en revanche, de vraies
continuités. Celle de l'amitié, bien sûr ;
celle de la logique historique, bien plus encore. Publier l'oeuvre de
Louvet, c'est en effet toucher à
l'histoire d'un pays, la Belgique ; d'une génération,
la
nôtre, qui a cru au combat historique et n'a toujours pas
décidé de baisser les
bras ; de la vie théâtrale - l'écricure de
Louvet étant liée non
seulement à une région, la Wallonie,
mais aussi à
l'invention théâtrale
dont Marc Liebens demeure l'emblème.
C'est aussi plonger dans des formes d'engagement qui ne sont pas celles
de la doxa idéologique appliquée à la
littérature. On mesurera un jour, et cette publication devrait
y contribuer, ce que cela a
impliqué et continue d'engendrer.
C'est enfin marquer d'une pierre particulièrement
exceptionnelle le vingt-cinquième anniversaire de notre
collection Archives du
futur.
***
Une telle publication va de pair avec la constitution d'un fonds
spécifique Jean Louvet au sein des Archives et Musée
de la littérature. Le fonds est en voie de
réalisation au fur et à mesure des dons de l'auteur.
À ce jour : MLT 1500 à 1538. Cette édition
comportera plusieurs tomes.
Nous ne pouvions nous contenter de republier les textes sans un
appareil de contextualisation. Et d'autant moins que l'ancrage du
théâtre de Jean Louvet dans l'histoire de notre pays
procède de (ou débouche sur) maintes allusions
historiques précises qui ne sont pas forcément
perceptibles par des personnes étrangères à
la Belgique ou par nos jeunes compatriotes.
***
Ces différents paramètres ont
déterminé la structure de cette édition
critique, du moins pour ce qui a trait à la partie
théâtre de l'oeuvre de Louvet. L'oeuvre en prose
viendra par la suite.
Notre souci de contribuer à la perception de la
génétique des textes - laquelle peut ouvrir des
perspectives aux metteurs en scène - comme la mise en exergue
de leur enracinement historique nous ont amenés à un
schéma récurrent.
Pour chacune des pièces que nous donnons à lire,
l'ordre chronologique de leur gestation (non de leur parution ou de
leur création) a été retenu. Une longue
introduction parcourt systématiquement quatre axes d'approche
: le cadre historique, la genèse, l'étude de la
pièce, puis celle de sa réception.
Le fait que, pour telle ou telle pièce (ainsi pour L'An Un), nous
disposions de moins d'éléments d'informations
relatifs
à tel ou tel aspect de l'introduction peut à soi seul
se révéler
significatif. C'est à quoi contribue le choix d'un cadre,
toujours identique, pour les introductions aux différentes
pièces de Jean Louvet.
Leur texte est par ailleurs chaque fois accompagné de notes
techniques précisant les allusions historiques qu'il contient.
L'introduction donne donc à saisir les modalités de
la genèse des textes. Elle fournit des lumières sur
la question des
variantes dans chaque pièce, en sorte que le lecteur saisisse
les partis sylistiques
et dramaturgiques significatifs. À charge pour le
spécialiste, qui
désirerait aller plus loin, de recourir à nos fonds
d'archives...
Lorsque nous disposons d'états préliminaires
cohérents dune pièce, et sensiblement
différents de la version finale, nous avons
choisi de les donner à lire. Ainsi pour Le Train du bon
Dieu et Mort
et résurrection du citoyen Julien T.
Parfois, en revanche, nous avons opté pour la publication
d'une partie seulement de ces états préliminaires
(tel est le cas
pour L'An Un
; À
bientôt, Monsieur Lang ; Les Clients ;
Le Bouffon)
: ceux où l'on perçoit clairement
l'évolution de l'auteur.
Rien de neuf en un sens puisque Jean Louvet a lui-même
donné à lire et à jouer, pour Un Faust ou
pour L'homme
qui avait le soleil dans sa poche, deux versions fort
différentes !
Cette
dualité constitutive de l'oeuvre de Jean Louvet, qui
prolonge les voix contrastées et complémentaires de
l'enfant
des corons et de l'intellectuel de haut vol, comme celle de l'animateur
du
Studio-Théâtre et du compagnon de route de Marc
Liebens, se dévoile de
façon plus complexe encore dans la présente
édition.
Celle-ci montre à l'oeuvre un écrivain qui supprime
l'accessoire ou l'anecdotique. Elle révèle comme il
est toujours
réinterrogé par l'histoire présente et,
donc, souvent amené à reprendre
ses textes. Comment il interroge ainsi le rôle de
l'intellectuel, dès À bientôt,
Monsieur Lang. On peut également suivre les
scansions de notre histoire
à travers les aléas de leur réception.
Avec celle de Kalisky, venue elle aussi d'autres strates que celles de
la bourgeoisie, l'oeuvre de Jean Louvet nous confronte à
l'histoire du XXe siècle. Elle se concentre sur un aspect peu
traité, celui du largage des classes ouvrières
occidentales, de leur marginalisation,
de leur perte de repères pluriséculaires.
La Wallonie a payé
lourdement le tribut de cette évolution d'une
société industrielle vers une
société de consommation dont Les
Clients pointent déjà la
perversité.
Esthétiquement, l'oeuvre de Louvet prépare une part
essentielle du nouveau théâtre, celui de Piemme et de
Fabien par exemple, lesquels se sont fait la main dramaturgique sur
certains des
textes de l'enfant chéri de La Louvière.
Elle est donc, encore et toujours, en avant.
Merci, Jean.
Marc Quaghebeur (extraits
de la préface)
Référence : Jean Louvet, Théâtre 1, textes
réunis et présentés par Vincent Radermecker avec
la collaboration de Nicole Leclercq, A.ML. Editions, Collection
Archives du futur, Belgique, 2006. ISBN : 2-87168-033-7.