« Dans
cette pièce, un ouvrier atteint l'âge de la retraite.
Durant 65 ans, il
a été exploité en tant que marchandise par
le système capitaliste ;
délivré de sa servitude, il croit qu'il va vivre
enfin sa propre vie au
fond de son jardin en s'attachant à réaliser un vieux
rêve ; sculpter
de ses mains la plus belle rose qui soit. Mais un ouvrier militant
survient qui renverse les rêves du vieux. Et celui-ci prendra
conscience du fait que l'on ne peut vivre seul, pour soi seul,
à l'abri
de l'ordre établi » (feuille de
présentation de l'Atelier de
Théâtre, 7 février 1968).
La fable est simple. Un ouvrier nouvellement pensionné
fête
son « an un » : fini
Édouard-pour-les-autres ; vive
Édouard-pour-Édouard. Il entend se consacrer
à la « rose
inestimable » qu'il sculpte en cachette et dissimule
dans son
cabanon. Dans le terrain voisin se réfugie un
révolutionnaire poursuivi
par la police. Entre Alexandre, quarante ans, et Édouard,
soixante-cinq, se noue un dialogue qu'interrompt par intermittences la
femme de ce dernier, au nom ironiquement optimiste, Félicie.
Seule
action au milieu du drame : Alexandre détruit la cabane de son
nouvel
ami. S'ensuit le désespoir du vieil homme, puis sa prise de
conscience
qu'à la connaissance de l'aliénation, il convient
d'ajouter l'action
réparatrice. L'émeutier professionnel se rend compte,
quant à lui, que
les structures militantes doivent donner aussi une place au jeu,
à la
fantaisie, à la liberté, à l'amour... (
Livre, p.143)
En
confrontant Édouard et Alexandre, l'auteur renvoit dos
à dos réformisme
et révolution. Ce procédé participe d'une
intention idéologique
précise. En ces temps où la Wallonie subit une
mutation économique et
sociale qui succède à des décennies
d'industrie lourde, ne doit-on pas,
encore et toujours, comme le tentait déjà
Le Train du
bon Dieu,
interroger les forces vives qui veulent changer le monde : le
socialisme ? Cette rose que, dans la pièce, le vieil homme
sculpte pour
se « réaliser », est-elle
à mettre au musée ou planter en terre
vive ? Après coup, Jean Louvet écrira :
«
C'était par le biais de la fable, du
théâtre, une
attaque contre le parti socialiste, mais toujours à
l'intérieur du parti. »
L'engagement de l'auteur dans le socialisme date de 1961. Dans la
foulée de sa participation à la grève de
l'hiver
60-61, il décide de reorganiser la section des
Jeunes
Gardes Socialistes de Longtain.
Dans son discours, en parlant de la grève
de 1960, il
martèle que trois volontés se sont
manifestées au
sein de la jeunesse : « la volonté de
lutte », « la volonté de
comprendre », « la volonté de
participer ». À celles-ci correspondront les
trois
axes des initiatives de la section : se distraire, agir et s'instruire.
Ce composé, le théâtre va permettre aux
Jeunes
Gardes Socialistes de le mettre en oeuvre. De manière
très étrange, c'est en combinant dans la finale
de
L'An un
ces trois exigences que l'auteur réussit à boucler
une
oeuvre qui a subi de nombreux remaniements. Jouant aux cartes avec
l'ami du jour et son épouse, le vieil ouvrier les informe des
étapes d'une vie qui touche à sa fin. Mais il fait
plus :
il décide d'agir pour la lutte commune. Étonnamment
se
cristallisent autour des trois actions, comme des trois personnages, le
message de la pièce.
Unir formation, distraction et action n'est pas le seul fait de Louvet.
C'est, pourrait-on dire, une constante du mouvement ouvrier belge des
dix-neuvième et vingtième siècles. (
Livre, p.129-130)
Extrait
Pièce en un acte. Alexandre se
met à détruire la cabane d'Édouard
ALEXANDRE. -
Pas de fuite en ce monde
Édouard Goderoid
Pas d'oasis dans le désert
Pas de rose inestimable
Sur le tas de fumier.
(On entend tousser Édouard ;
Alexandre va dans le terrain vague.)
ÉDOUARD. (apercevant
les dégâts)
-
Du calme, Édouard, tu peux mourir d'un instant à
l'autre
et personne n'y trouverait à redire. On fait sa petite oasis,
on
se dit : « Je vais être seul, tranquille. »
Et puis,
un jour, on se rend compte qu'on est découvert. (Apercevant Alexandre) Vous n'avez
pas vu un homme ?
ALEXANDRE. -
Non, il y a eu simplement deux trois coups de feu et un producteur
blessé. Autant dire qu'il ne s'est rien passé.
ÉDOUARD. (se
précipitant vers Alexandre) -
On a voulu détruire ma cabane.
ALEXANDRE. -
Ce n'est pas possible.
ÉDOUARD. -
Si ce n'est pas malheureux. Moi, qui n'ai jamais fait de tort
à personne.
ALEXANDRE. - Remettez-vous. Vous
n'avez pas une tête à avoir des ennemis. Vous n'avez
rien à vous reprocher ?
ÉDOUARD. -
J'ai toujours fait en sorte qu'on ne me remarque pas. Cela fait dix ans
que je porte le même costume le dimanche.
ALEXANDRE. - Aux élections,
n'avez-vous pas laissé paraître certaines
préférences ?
ÉDOUARD. -
J'ai bu avec un sourire égal les verres que les
candidats redoutables m'offraient.
ALEXANDRE. - Aux prêtres, vous ne
devez rien ?
ÉDOUARD. - Tous
mes sacrements ont été payés. Je peux entrer
le menton haut dans mon cercueil en bois.
ALEXANDRE. - Service militaire ?
ÉDOUARD. -
Conduite très exemplaire.
ALEXANDRE. - C'est bizarre. À moins
que...
Personnages
Jean Louvet
Frans Badot
Armande Badot
André Balthazar
Christine
...........
...........
...........
...........
...........
Alexandre
Édouard Godefroid
Félicie Godefroid
Quatrième personnage
Une petite fille
Mise
en scène
Décor
Créations
- Théâtre Prolétarien de La
Louvière, le 16 février 1963, salle de l'Hirondelle
à La Louvière (Bouvy).
- Théâtre National de Belgique (TNB),
début mars 1964. C'est la première fois
qu'un
théâtre professionnel ouvre ses portes à
Jean Louvet. Quarante plus tard, celui-ci appellera ce geste : un acte
de courage. « Seul, L'An
un, sorte de
Lehrstük, la pièce la plus ingrate et la moins
spectaculaire, a connu une audience en dehors du
"Théâtre Prolétarien". En effet, le
Théâtre National de Belgique a eu le courage
politique, car, vu la situation belge, il s'agissait bien de courage,
de monter la pièce en français. » (Livre, p.148).
Ayant assisté
dans leur localité à
La
Résistible Ascension d'Arturo Ui de Bertolt
Brecht monté par Jacques Huisman, directeur du
Théâtre National, Louvet et son équipe se
disent « vivement
impressionnés. » C'est alors
qu'après avoir eu vent de la tenue d'un concours pour jeunes
auteurs organisé par ce même
théâtre, le jeune écrivain envoie son
manuscrit, fin décembre 1962. Des trois cents textes lus par
le comité de lecture, deux sont
sélectionnés, dont
L'An
un. Exception faite d'Herman Closson (plus nuancé
en ce qui concerne l'héritage brechtien de la pièce),
unanimité et enthousiasme accueillent la découverte
de l'oeuvre. Jean-Claude Huens écrit
: « J'ai ressenti un frisson pareil
à celui qu'ont dû ressentir les lecteurs des toutes
premières pièces de Brecht ». Jacques
Huisman : « Pièce remarquable par son style
savoureux. Tendance politique marquée : ouvriériste,
poétique ». Jacques Bredael :
« De toutes façons, il y a là un
Auteur dramatique, avec quelque chose à dire, et une forme
à lui, qui ne peut que s'améliorer si on lui donne
l'occasion de voir sa pièce devant le public ».
Une fondation Théâtre et Culture (Georges Sion,
René Lippens, Jacques Huisman, Robert Delville) patronne les
cinq représentations, début mars 64,
Le Wurlitzer de Philippe Darel mis
en scène par Werner Degan et
L'An
un de Jean Louvet mis en scène par Jean-Claude
Huens. De grands comédiens, dont Georges Randax qui
interprète le rôle d'Édouard,
évoluent dans un décor signé Jacques
Bredael. (...)
Globalement hostile, la critique bruxelloise ne retient ni la
spécificité et l'audace du projet ni la
précarité des conditions de réalisation :
peu de représentations, mise à disposition de la
petite salle... Sans analyser ni relater, les journalistes se
focalisent sur le gauchisme du propos et sur la tentative, impossible
selon eux, de mêler Brecht et Beckett. (...) Spectateur parmi
d'autres, René Hainaux rapporte une discussion qui le met aux
prises, après une représentation, avec le
président de la FGTB et le fils d'un médecin
anversois. Celui-ci refuse tout théâtre de ce type ;
celui-là s'offusque de ce que l'organisation syndicale soit
mise en cause ! Au fait de ce qui s'expérimente à
l'époque à l'étranger, René Hainaux
s'étonne et s'attriste d'un refus aussi borné de tout
ton ou sujet nouveau. À quelques nuances près, cette
attitude est celle des quotidiens et périodiques francophones
belges :
Le Soir,
La Lanterne,
Le Ligueur, Pourquoi Pas ? discréditent
tous, plus ou moins poliment, la réalisation.
Premier exemple,
La
Libre Belgique du 3 mars 1964 :
« Avec
L'An
un de Jean Louvet, nous sommes plongés en plein
mélodrame quarante-huitard, sorte de pièce de
patronage "brechtien" pour cours du soir marxiste ».
Le deuxième exemple,
Le
Ligueur du 13 mars 1964, :
« Cela donne une pièce en forme de monologue [...]
où la poésie en contreplaqué, la
bouffonnerie imitée de l'absurde et l'observation digne du
théâtre patoisant font un invraisemblable salmigondis
qui serait déjà difficilement supportable à
la lecture et qui ennuie prodigieusement à la
scène ». Si
Syndicats
Bruxelles semble porter un jugement plus mesuré,
c'est au Nord du pays que l'accueil est le moins partial. (...)
L'expérience, cependant, sera loin d'être
négative. Comme le dira Jean Louvet avec un peu de recul (le 8
mai) : « On vient donc de jouer
L'An
1 pour la dernière fois au National. Je suis
très touché, et ce n'est pas un vain mot, de la
confiance que vous m'avez témoignée. Malgré
la critique - très lyrique - je crois que vous n'avez pas
perdu votre temps. » Pour son théâtre de La
Louvière, l'aventure représente un solide tremplin
pour l'avenir. L'auteur mesure, en outre, le fossé entre
théâtre amateur et professionnel. (
Livre pp. 148-152)
- D'autres prolongements se dessinent malgré les
difficultés rencontrées à la
création
au TNB. Fin 1963, Rainer Zoll tente de représenter la
pièce à la Neue
Bühme ; vainement. Toutefois, Rudi Van
Vlaenderen, directeur et metteur en scène du Toneel Vandaag, la fait traduire en
allemand. Das Jahr eins est
joué trois fois dans le cadre de la Woche Deutsch-Belgischen Freundschaft
(semaine de l'Amitié germano-belge). Du 8 au 14 novembre 1964,
le spectacle est donné à Berlin-Est, en
République
Démocratique Allemande, au Theater
im 3. Stock, Schweriner
Kammerspiele ainsi
que sur une scène de l'Université Humboldt. Rudi Van
Vlaenderen y interprète le rôle d'Édouard
Godefroid. La distribution comporte en outre : Jan Peré
(Alexandre) ; Alice Toen (Félicie) ; Jo Van Osselt (le
quatrième personnage). Un jounaliste pose le décor
: « La
salle est à peine plus grande qu'une vaste salle de
séjour. Des affiches de théâtre et des
photos
couvrent les murs. Quelques rangées de chaises. La
scène
n'est séparée des spectateurs que par une sobre
décoration. Ici où l'on s'attaque aux
problèmes de
notre temps avec une langue acérée et beaucoup
d'enthousiasme. L'acteur et le spectateur forment une
communauté
expérimentale pleine d'entrain ».
- Adapté en flamand par le même
traducteur, Jo Van Osselt du Théâtre
Populaire Romand, De Jaar Een
est repris à Malines, Bruges et Oudenaarde, les 15, 30 janvier
et 18 février 1965.
- L'Atelier de Théâtre reprend la
pièce deux
ans plus tard dans une mise en scène de Jean Chalet et un
décor de Jean Capiau. Précédé d'une
introduction et clôturé par un débat, le
spectacle
est représenté, le 23 novembre 1967, à
Bruxelles,
dans l'auditoire Paul Janson de l'Université Libre de
Bruxelles
à l'instigation du cercle de psychologie et de
pédagogie
; le 17 décembre, à Wasmes, à la salle Le
Gouffre
; le 20 janvier 1968, à la salle de l'Eldorado de
Houdeng-Aimeries où un heurt oppose l'Atelier de
Théâtre au secrétaire régional du
PSB
à la suite duquel un article est publié par la troupe
:
"La chasse aux sorcières dans les Maisons du Peuple ?" ; le 4
février 1968, à la Maison du Peuple de
Maffle-lez-Ath, et
le 6 avril à la maison de Jeune YMCA. Les photographies des
friches industrielles de la Wallonie sont signées Christian
Debruyne.
- Dernière représentation publique,
l'oeuvre est
diffusée sur les ondes de la
Radio-télévision
suisse romande, en 1976, dans une distribution locale.