Ma nuit est plus profonde que la tienne

de Jean Louvet


Elle rencontre un homme, l'invite chez elle et, après le repas, se met au piano. Soudain, elle joue faux. Ce n'est pas le piano, l'accordeur le confirme. Ce ne peut être qu'elle, elle qui ne se maîtrise plus quand elle joue devant quelqu'un, prisonnière de son image, de son corps, de ses sentiments... Elle en est bouleversée, vexée, profondément meurtrie dans l'image qu'elle se faisait d'elle.

Sombre constat : l'Autre lui fait perdre son art, ses moyens, ses qualités. Et pourtant elle l'aime, et l'homme le lui rend bien.

Comment sortir intact de ce combat entre la toute-puissance du Moi et le désir d'être aimé ? Une histoire d'amour à la mesure de notre époque.


Extrait

Tableau 4. Long monologue de Elle, elle remet un foulard sur elle.

Pourquoi n'ai-je pas des yeux dans le dos ?
Je pourrais neutraliser leurs regards.

Que voient-ils que je ne vois pas ?
Que pensent-ils de mon corps ?

(Elle prend une veste légère et s'en couvre le dos. Elle joue. Elle s'arrête)

Un foulard soyeux,
une veste légère,
ce sont des armes trop fragiles
pour arrêter ces regards indiscrets.

(Elle prend le tissu qui protège la banquette du piano et s'en couvre les épaules)

Ah ! vous voyez !
À la barrricade, à moi mes murs !

(Elle va se coller le dos au mur)

Protégez-moi !

(Elle se détache du mur. Un temps)

Ma peau a soif.

Ma peau, ma peau, répétait-elle, comme si les spectateurs de sa détresse ne la voyaient pas.

Si jeune encore,
Quinze ans,
douze peut-être.
On a envie de sourire,
une peau de douze ans,
est-ce déjà une peau ?

Il faut purifier ma peau,
oui, purifier
ma peau, vous comprenez.
Oui, dit la pharmacienne qui étalera une douzaine de produits de beauté sur le comptoir.
Il faut sauver ma peau, ma vie !
crie l'adolescente.

Le vernis de ses ongles est parti par endroits.
Quelle menace !
Le maquillage est avachi.

On devinerait une sorte d'impuissance
parmi les clients qui entouraient l'adolescente
dans l'officine.

Douze ans seulement
et déjà la peau.
Comment l'aider, la rassurer ?

Le temps avait l'air de passer à une vitesse vertigineuse sur ses joues d'enfant.

Quelqu'un s'approcha.
Puis-je, dit-elle ?
Et elle la toucha
délicatement comme on touche une future reine
qui se mit à pleurer.

Des larmes tracèrent quelques coulées.
Elle hoquetait : ma peau, ma peau.
Et elle répétait comme si les mots lui manquaient.
Tout son être soudain s'était réduit à la peau.
En même temps, elle cherchait une vérité
au-delà de son apparence.

On devinait qu'elle souhaitait
qu'on l'arrêtât dans cette quête.
Dans cette sorte d'affolement,
un enjeu plus important se dissimulait.

Mais de quelle peau parles-tu en définitive ?
De quel corps ?

Après tout s'agit-il de mon corps ?

Avait-elle encore un corps ?

Quelqu'un dit à voix basse :
Ce genre de fille vole les produits, s'enfuit,
on l'arrête, on la livre.

- Mon père ? cria-t-elle.
Elle éclata de rire.


Personnages
Françoise Dubois
Éric Firmani
Emmanuel Loretelli
...........
...........
...........
Elle
L'accordeur de piano aveugle
Lui


Mise en scène

Musique

Scénographie

Régie et éclairages

Photographie

Administration

Créations
   
Livret


recto du livret36 pages, 2003
ISBN : 2-87282-424-3
Prix : 8 euros
Ouvrage paru aux Editions Lansman sous le n° 143 dans la collection : Nocturnes Théâtre

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Un goût de menthe poivrée
Pierre Harmignies - N°17. Prêtre
La farce du sous marin
Ma nuit est plus profonde que la tienne
Madame Parfondry est revenue
L'Annonce faite à Benoît
La nuit de Courcelles
Le Sabre de Tolède
Un homme de compagnie
Jacob seul
L'aménagement
Conversation en Wallonie
Les Clients
Le Bouffon
À bientôt, Monsieur Lang
Mort et résurrection du citoyen Julien T
L'An un
Le Train du bon Dieu


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Emmanuel Loretelli et Eric Firmani

Emmanuel Loretelli et Françoise Dubois