
François : Je me disais : Qu'est-ce qui m'empêche donc de l'approcher, de lui serrer la main ? Et maintenant voilà que je suis à deux pas de vous, et c'est vous qui vous cachez. Quelle occasion perdue ! Vous ne vous montrez pas ? Je dois aller vous chercher.
Jérémie : Non, n'approchez pas.
François : Je voudrais mieux vous voir.
Jérémie : Mieux ? Vous m'avez déjà vu ?
François : Oui, bien sûr, parfois derrière le rideau de tulle. Je vous guette quand vous fouillez ma poubelle, interrogez mon trottoir chargé de vieilles choses que je vous abandonne. Je vous guette dans le noir derrière ma fenêtre. J'aurais pu vous laisser ma carte. Une carte blanche sur une poubelle sombre, ça se remarque. Avec un mot de ma main : "Sonnez à ma porte, je vous attends. Venez".
Jérémie : Non. Vous savez bien, l'odeur, les dents. Ça a commencé par les dents. C'est par les dents qu'un jour on sait qu'on bascule.
François : Venez sur la scène, je vous en prie.
Jérémie : Vous êtes riche, vous avez tout, vous êtes sur le devant de la scène. Moi, je suis dans les interstices, les impasses, les courées, les caves parfois.
François : Vous avez remarqué la ficelle dorée ?
Jérémie : Oui, elle dépassait de la poubelle.
François : Vous n'êtes pas intrigué ? Vous ne posez pas de questions.
Jérémie : C'est une rencontre impossible. Nous pouvons nous croiser, sans doute. Vous pouvez m'accorder un regard volontairement aimable. D'habitude, j'ai droit à d'autres questions : interviews, enquêtes. Travailleur social souvent, patron exceptionnellement, formateur une fois. Je pars.
François : Non, restez.
Jérémie : Finissons-en. Oui, la ficelle dorée a attiré mon attention. J'ai soulevé le couvercle. Je suis comme les chats, je ne mange pas dans la main du maître. Une vieille peur. Puis, votre chien m'a suivi. M'a disputé le mets. J'ai dû le mettre en fuite.
François : Il est jeune, jeune chien fou.
Jérémie : Il n'a rien dit. Il avait l'air heureux. Remarquez, sans la ficelle, j'aurais deviné. À longue, une poubelle, ça devient poreux : les odeurs passent. La poubelle rejette, pisse, vomit : les sauces, les acides. Même le couvercle fermé, ça respire.
François : Il était intact, n'est-ce pas ? Je ne l'ai même pas ouvert. J'avais préservé l'emballage d'un fin plastique. La température est clémente. Vous n'avez pas deviné ?
Jérémie : La faim aveugle. J'étais le premier. Pas un rat, pas un collègue. J'ai eu de la chance.
François : Je l'ai acheté pour vous. Un choix difficile, sans connaître vos goûts.
Jérémie : Ceci est mon corps, ceci est mon sang. Je connais un Christ en bois non loin d'ici au bord de la route. Autrefois, c'était une sorte d'épouvantail vermoulu. Hier, je suis passé. On l'a repeint. La croix est belle et le corps frais. On y a accroché des fleurs naturelles protégées par un plastique. Quelles mains ont redonné vie à ce Christ au bord du champ de blé ? Le Christ ne fait pas l'aumône. (Jérémie jette l'emballage du gâteau) Vous me dégoûtez.
François : Je ne suis pas charitable. (Un temps) Je respecte votre haine, c'est mieux que la résignation. Au moins, la haine, ça tient les hommes debout. Moi, je suis vide, vous comprenez, spirituellement creux. C'est ce qui m'autorise à boire jusqu'à la lie la coupe des bonheurs médiocres de ce côté de la ville. Vous ne pouvez vous imaginer à quel point je suis lâche. (Un temps) Je vous ai dénoncé.
Jérémie : Dénoncé ?
François : On avait démoli ma voiture, ma portière, volé ma radio. J'ai pensé que c'était vous : vous rôdiez dans le coin depuis des semaines. J'ai déposé plainte.
Jérémie : On ne m'a rien fait savoir.
François : Au moment de ma déposition, j'ai eu un remords, j'ai fait de vous une description tellement vague.
Jérémie : Les flics s'en foutent. Tout le monde s'en fout.
François : Vous m'aviez ému et je vous dénonçais, comme ça, sans preuve. Je me suis senti coupable. Le lendemain, c'était le jour des poubelles. Le fer à repasser des années soixante, le moulin à café, le vieux divan pas si vieux, la petite armoire sans les tiroirs pour faire dépareillé, j'ai remis les tiroirs la semaine suivante... J'espère m'être fait pardonner ? Vous me paraissez avoir le culte des vieux objets ?
Jérémie : Oui.
François : Vous m'en voulez ?
Jérémie : J'ai dû m'en défaire à bas prix. Je le regrette, l'armoire en merisier était belle, j'aurais voulu la nettoyer, lui rendre un visage. Parfois, j'accumule. Mais il m'arrive de me débarrasser de tout ce que je possède, faire le vide autour de moi. Je vends tout. Pour l'instant, je cherche un toit pour l'hiver. Je traverse un moment difficile.
François : Le rôti, vous vous souvenez ? Coupé en tranches fines. J'avais hésité à vous inviter à ma table. J'avais conservé quelques tranches, un rôti complet eût paru louche à vos yeux. Moi, derrière ma fenêtre, derrière le rideau de tulle, vous dans la rue. Je mangeais avec vous, je mangeais avec quelqu'un. Je trinquais. Oui, je vous ai distingué depuis quelques semaines, depuis votre détresse, je vous ai distingué parmi les autres. Et ce soir, j'avais laissé ma porte ouverte. Quelqu'un aurait pu entrer, et c'est mon chien qui est sorti. Quelle méprise ! Je voulais me gagner quelqu'un, un ancien ami, un voisin, vous.
Jérémie : La porte ouverte, c'est une feuille morte qui se glisse, un papier d'emballage, un insecte frileux, affamé, qui rentre pour l'hiver. Un pas d'homme, c'est mieux. Les portes, oui, les portes d'église où l'on mendie. La porte à laquelle on frappe quand on n'en peut plus.
François
: Le soir
où
vous m'avez ému, vous étiez au bord du trottoir,
assis.
Vous parliez tout seul.
Jérémie : J'avais perdu l'espoir.
François : Je vous ai entendu crier.
Jérémie : Vous croyez ?
François : Oui, une seconde. Comme un pleur.
Jérémie : Malgré moi. J'avais perdu l'espoir.
François : Autrefois, par mauvais temps, les mendiants, les colporteurs, on les faisait entrer. Une tartine coupée large, privilégiée, un coin du feu.
Jérémie : Une poubelle charitable ? Pardonnez-moi, je suis injuste, obscène. (Un temps) Vous alliez sortir ? Je vous devine en habit de fête.
François : J'espère toujours que l'on viendra me voir. Je ne pleure guère, je ris encore moins. Je gagne très bien ma vie. Vous savez tout. L'essentiel.
Jérémie : Dans les films américains, il y a toujours une âme charitable qui vient apporter à manger au criminel qui se cache. Il a échappé à la police. Il est venu se réfugier dans une grange pleine de paille ou un wagon abandonné. Un nègre souvent, un juif parfois. Moi, je ne suis pas juif, pas nègre. Je suis un homme sans qualités. Enfin, j'avais un nom : Jérémie. Usine fermée. L'honneur perdu de Jérémie, ça pourrait être le titre du film où vous m'apportez à manger.
Éric Firmani
Janine Laruelle
Alex Lazaretti
Pierre Louvet
Patricia Poleyn
Robert Stoupy
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François, cadre, la quarantaine
Madeleine, compagne de Jérémie, chômeuse
Victor, laissé-pour-compte, père célibataire, trente ans
Kiddie, marginal, trente ans
Francine, mère de famille, chômeuse, dans la trentaine
Jérémie, chômeur, dans la cinquantaine