L'Homme
interdit
de Jean Leroy
Une
épouse,
un père, un
Ange
aux prises avec la stratégie d'un pédophile. Tentative d'approche pour
un portrait à haut risque. Un texte courageux au-delà du jugement,
de
la haine.
Extrait
Scène
finale. L'homme est en prison.
L'ANGE.
- Je sais. Ils sont dans l'erreur, toi dans le vrai. Ton raisonnement
s'arrête là. Définitivement. Mais comment pourrait-il en être autrement
? Tu n'as pas le choix. Tout sursaut de conscience t'empêcherait de
survivre. ... Moi, je peux comprendre, mais eux non. Tu as touché au
sacré. Ils te prennent pour un monstre. ... Tu es seul contre tous.
Même contre tes sembables qui, crois-moi, joueront le jeu. ... Tu as
piétiné la liberté de l'autre, comme tout bon séducteur sans doute.
Mais là où l'adulte se relève, se refait un visage, l'enfant garde à
l'oeil une larme qui ne se séchera jamais. Je t'avais mis en garde.
Mais qui écoute encore l'Ange ?
L'HOMME.
- De quelle liberté parles-tu ? Celle de se mentir à soi-même ? Celle
de se laisser mourir d'envie alors que le plaisir est à portée de main
? Le désir me tordait le ventre. Je me suis servi. C'est ce que font
tous les hommes sur cette terre, non ? ... Et puis, qu'est qu'un enfant
! Une petite chose qui ne sait rien de la vie. Une jolie poupée sortie
à peine de son carton, à qui il faut tout apprendre. C'est ça, tout lui
apprendre, c'est ce que j'ai fait ! (
Cris, coups métalliques)
Tu entends ? Ça recommence. Ils m'auront, tu verras. On les laissera
faire. Et ils appelleront cela justice. Je n'ai pourtant fait souffrir
personne !
L'ANGE.
- Comment peux-tu dire ça ? ... Mais c'est vrai, tu ne t'es jamais
inquiété de ce qui arrivait à celle qui était en face de toi. Il y
avait entre toi et l'enfant comme un miroir. Qui t'empêchait de la
voir. Qui te masquait sa douleur. ... Tu n'as, en effet, fait souffrir
personne... puisque tu ne voyais personne, sinon
toi-même, unique but de ton voyage. ... Tu incarnes le
pire humain qui soit : celui qui par son geste fait douter de la notion
même d'humanité. Aussi les hommes ne te pardonneront pas. Tu as levé le
voile qui dissimulait la face la plus noire d'eux-mêmes.
L'HOMME.
- C'est ça, tu parles comme les "blouses blanches" maintenant. Entre un
petit test et les pilules pour ne plus bander. Toi aussi, tu vas t'y
mettre, l'Ange ? Me coller sur le front un nom scientifique ? Me
traiter de toqué pour que je paraisse un peu moins monstrueux ?
M'interroger, m'observer, m'enregistrer, me mesurer ? ... Je ne suis ni
un animal ni un malade. Je suis l'homme libéré, aussi authentique qu'il
peut l'être. Je veux, je réalise. J'ai faim, je mange. Je désire, je
jouis. Ils voudraient tellement me ressembler. Mais ils sont trop
lâches ! Alors ils veulent me détruire. Car je suis la pointe aiguisée
de leurs rêves. Celle qui leur déchire la chair dès qu'ils bougent un
peu. À mort donc celui qui ose ! Celui qui vous donne le vertige ! Tous
ces rampants voudraient que je me repente, que je m'humilie pour une
faute qui n'existe qu'à leurs yeux, au nom d'une morale inventée de
toutes pièces... Tu entends, l'Ange, ce qu'ils me demandent, ces naïfs
? ... Mais je vais jouer le jeu : bien entendu que je regrette ! (
Cris,
injures, menaces, bruits, coups très violents. L'homme prend
apparemment peur, crie, surjoue) Pardonnez-moi. Je suis
malade, oui. Soignez-moi. Je veux guérir, respecter le code, connaître
vos lois. Mais ne frappez pas ! Ne me frappez pas ! Je suis un monstre.
Je vais changer. J'ai mal. Laissez-moi le temps. Protégez-moi. ...
Dis-leur, l'Ange. Explique-leur !
L'ANGE.
- Je te l'ai déjà dit. Je ne peux pas grand-chose pour toi. Sinon
t'écouter. Et t'offrir le reflet de la blancheur de mes ailes. Comme
une promesse de pardon. Comme un début de compréhension. Je suis là
pour ça. Comprendre plutôt que juger...
L'HOMME.
- Comme une promesse de pardon... Dis-moi, l'Ange, crois-tu qu'un jour
j'aurai honte ? ... Qui sait, peut-être que ça me plairait, les
regrets...
Noir
Commentaire
Pour
Jean Leroy, on convient tout de suite (l"idée a germé bien avant
l'Affaire Dutroux) que la pédophilie prend de nos jours les dimensions
d'un phénomène social. Jean Leroy a suivi un colloque sur le problème à
l'Université Libre de Bruxelles. Il se lance dans un texte difficile,
non seulement à écrire, mais également à mettre en scène si l'on veut
maintenir le cap sur les points forts du texte : suppression de
l'altérité (ange, épouse, père), mise en évidence de l'angélisme,
rapport narcissique, autoproclamation de "sa" vérité, transgressions
des frontières symboliques... Dans L'Homme interdit,
la place de l'enfant est nettement celle d'un objet. Il y a là un
devoir urgent et civique à comprendre - pour prévenir - la stratégie du
pédophile.
Jean
Louvet
Personnages
Franck Livin
Stéphane
Mansy
Robert Stoupy
Françoise Dubois
...............
...............
...............
...............
L'homme
L'ange
Le père
L'épouse
Mise
en scène
Décor
Musique
Régie
- Jacques Michy, Calogero Lavalle,
René Cornu et Hubert Piette
Affiche
Conseil psychologique
Création
Production
- Studio-Théâtre
de La Louvière
Lieu
- Centre
Culturel et Sportif, Strépy-Bracquegnies
Livret

15
pages (71 pages pour les quatres pièces), 1997
ISBN
: 2-87282-210-5
Prix : 320FB
Ouvrage paru aux
Éditions Lansman
sous
le numéro 211 (
détails)
dans la
collection
Nocturnes Théâtre.
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le texte imprimé au verso du livret.