Les
Funérailles de Monsieur Lumumba
de
Jean Leroy
Il
y a
quelques années, une Commission parlementaire a reconnu l'implication
de la Belgique dans l'assassinat, en janvier 1961, de Patrice
Lumumba,
Premier Ministre démocratiquement élu de la République du Congo.
Mais
presque un demi-siècle après l'indépendance de l'ancienne colonie et
malgré les conclusions des experts, les rapports entre Noirs et Blancs
ont-ils véritablement changé ? Une relation d'égal à égal
peut-elle enfin se construire sur les cendres du passé ?
Une
femme et un homme vont tenter ce pari, célébrant au bord d'une tombe
vide ces funérailles que l'Histoire a toujours refusées à Patrice
Lumumba.
Extrait
Tableau 3.
Sarah et Patrice achevant
de se rhabiller, grande pudeur, chacun de son côté.
SARAH.
- Tu ne dis rien ?
PATRICE.
- L'homme Noir a connu la femme Blanche : il faut qu'il s'en remette. (
Elle
lui prend la main, la respire.)
SARAH.
- Ta main porte le souvenir de bien d'autres femmes. Où sont-elles ?
PATRICE.
- Au village : elles pilent le manioc et tiennent l'Afrique à bout de
bras. Il n'est pas bon qu'elles viennent ici. J'ai parfois croisé leur
regard dans la nuit rose et violette des vitrines. Sexe blanc dans la
femme Noire : c'est un vieux fantasme qui vous dégoûte, qui vous
obsède, qui vous fascine.
SARAH.
- Sexe noir dans la femme Blanche : ce sont des représailles, alors...
? Tu veux venger ta mère, ta soeur ?
PATRICE.
- Je ne veux venger personne. Je suis là, c'est tout.
SARAH.
- Tu as des enfants ?
PATRICE.
- Non. Enfin, oui. Des centaines. J'en fais dès que je peux. Je les
envoie au pays pour remplacer ceux qui meurent. C'est fragile, chez
nous, les enfants. Tu sais : nous sommes les premiers hommes, nous
disparaîtrons donc les premiers. Notre sang se dilue, s'appauvrit,
comme la terre.
SARAH.
- Ici, on a tout inventé pour ne pas en avoir. Peut-être parce qu'on
est convaincus d'être immortels ! Qu'on va vivre mille ans. Tu verras :
il faudra nous achever, comme si la mort ne voulait plus de nous. On
l'a isolée, la mort, comme un virus. On l'a chassée. On ne la connaît
plus.
PATRICE.
- Vous l'avez exportée, mise à distance. Elle est toujours là, mais
ailleurs, loin de chez vous. Abstraite. Et puis, il faut bien que les
armes se vendent...
SARAH.
- Tu es fâché ?
PATRICE.
- Nous sommes en train de nous mentir. Tu ne sens pas comme tout cela
sonne faux ?
SARAH.
- Quoi : Noir et Blanc ?
PATRICE.
- Blanc, et Noir !
SARAH.
- Que veux-tu dire ?
PATRICE.
- Pourquoi me parles-tu ? Pourquoi es-tu venue vers moi ? Compassion,
charité, exotisme ?
SARAH.
- C'est fini, ça. Tout a changé.
PATRICE.
- Rien n'a changé. Sur le fond, je veux dire. Nous nous méconnaissons
toujours. De tes amis, tu dis qu'ils sont Italiens, Turcs, Espagnols ou
Marocains. Mais de moi, tu diras : j'ai rencontré un Noir, un Africain.
Nous n'existons pas en tant qu'individu, toujours la masse, l'anonymat
du troupeau. Vos yeux me disent ça, toujours !
SARAH.
- Arrête avec ton complexe.
PATRICE.
- Tu ne me regardes pas comme je te regarde.
SARAH.
- Ça va, on connaît la complainte. Vous êtes les fruits du malheur du
monde. Naturellement bons et toujours dans les chaînes. Esclaves des
esclaves de vos maîtres. Vendus, déportés, colonisés, exploités. Mais
il suffit que vous vous retrouviez les mains libres pour que ce soit le
carnage ! Viens que je te découpe pour célébrer la liberté retrouvée.
Viens que je t'ouvre le ventre pour mieux faire connaissance. Vérifions
si ton sang a la couleur du mien.
PATRICE.
- Tu vois les clichés que ton histoire charrie...
SARAH.
- Je l'ai vu à la télé : des milliers de corps en pièces détachées.
PATRICE.
- D'où crois-tu que vient cette violence ? Qui a dessiné les
frontières, séparé les peuples, les familles ? Méprisé une organisation
sociale millénaire ? Brisé les solidarités, instauré des hiérarchies ?
SARAH.
- Quand nous sommes partis, le volcan a explosé.
PATRICE.
- Vous n'êtes jamais partis vraiment. Même absents, le pillage se
poursuit. Vous soutenez nos tyrans tout en nous envoyant quelques
médecins du monde.
SARAH.
- Tu veux quoi ?
PATRICE.
- Je ne veux rien. Vous mettre en garde, peut-être. Un jour, nous
monterons tous vers le Nord. Nous serons des millions à n'avoir plus
que quelques jours à vivre. Nous comblerons la mer des cadavres de nos
frères. Nous la traverserons en marchant sur nos morts. Nous vous
envahirons, balayant tous les murs que vous aurez dressés. Nous
n'épargnerons rien : ni vos villes, ni vos campagnes. Nous vous
imposerons nos langues, nos odeurs et nos dieux. Transmettant nos
maladies à la moindre de vos cellules. Nous avons créé l'être humain :
il nous appartient. Et nous le détruirons. Place nette, plus de vie,
rendre la terre au silence et au vent. (
Un temps.)
Je ne sais plus ce que je dis, excuse-moi.
SARAH.
- Pour guérir ta colère, il faudrait que je cultive ma culpabilité ?
Que je porte à jamais le fardeau des colonies ? Je fais ce que je peux.
Commerce équitable, cours de djembé, solidarité nord-sud,
interculturalité à tous les étages. Je paie ma dette.
PATRICE.
- J'en ai assez des enfants qui meurent de froid dans les trains
d'atterrissage. Des barques surchargées englouties par la Méditerranée.
Des églises occupées, des centres fermés, des aumônes. Des listes
d'attente, des files interminables au bout desquelles il faut justifier
chaque blessure, chaque misère.
SARAH.
- Je voudrais que vous soyez heureux chez vous. Pour pouvoir t'inviter
comme on invite un voisin. Pour te recevoir ici en ami, sans papiers,
parce que tu n'en aurais plus besoin.
PATRICE.
- Rends-moi ma terre. Rends-moi mon histoire et mes dents. Alors,
peut-être...
SARAH.
- On a commencé. On a retrouvé les cendres de Monsieur Lumumba.
Noir.
Commentaire
Le retour
sur les circonstances de la mort de Patrice Eméry Lumumba a mobilisé
parlementaires et historiens « impartiaux » qui ont patiemment fouillé
les entrailles de l'histoire. La Belgique officielle a battu sa coulpe
coulant ses regrets dans une formule chèvre-choutiste qui réfute
subtilement la culpabilité.
Reste dans toute son
horreur ce crime abominable, ses commanditaires, ses comparses.
C'est
à coups de petites phrases faussement innocentes que nous pénétrons
dans les coulisses du drame pour démasquer des personnages patibulaires.
Quelles
furent les motivations, avouées ou non, des bourreaux belges de Lumumba
?
Pourquoi l'un d'eux a-t-il tenu à garder comme
relique une dent de Lumumba dont le corps fut haché menu et dissout
dans l'acide sulfurique dont l'usine chimique de l'Union Minière du
Haut Katanga fut la pourvoyeuse ?
On ne le saura
probablement jamais, et la question qui traverse comme fil rouge la
pièce de Jean Leroy est de tenter de savoir pourquoi tout cela fut
soigneusement dissimulé.
Le Premier ministre
congolais Patrice Emery Lumumba n'exerça le pouvoir que pendant trois
mois, une courte période au cours de laquelle il fut porté au pinacle
de la diabolisation en Belgique. Qu'il nous suffise de rappeler cette
manchette à la une d'un quotidien francophone de référence : « Le
diable est mort ».
Leurs basses oeuvres
accomplies, ses bourreaux
stipendiés,
ne pouvaient, eux aussi, que ressentir du soulagement.
Cependant,
pendant plus de quatre décennies, le fantôme de Lumumba n'a cessé
d'interpeller les consciences, notamment dans le monde ouvrier et les
milieux de gauche, mais pas seulement.
Au Congo
même, au sein du « petit peuple », Lumumba n'en fascina que davantage
ses compatriotes au grand dam de ceux qui diluèrent, grâce à leurs
oeuvres acides, ses restes.
Les peintres
populaires le célébrèrent et l'auréolèrent d'une couronne christique.
Les chanteurs, malgré la censure, lui tressèrent des lauriers en
évoquant par des allusions détournées et malicieuses son
anabase
manquée. La tentative de Mobutu de consacrer comme héros national le
Premier ministre assassiné se révéla une mystification.
Mais
le mythe Lumumba se cristallisera dans la conscience universelle. C'est
Jean-Paul Sartre qui, traçant un parallèle entre le héros congolais et
Robespierre, lui taillera le socle d'un révolutionnaire intemporel.
Jean
Leroy n'écrit pas en valet de l'histoire, ni en chroniqueur attitré des
éphémérides, mais en dramaturge à part entière.
II
donne la parole aux bourreaux de Lumumba, à Baudouin I
er,
roi des Belges, et ci-devant du Congo, ainsi qu'au Premier ministre
congolais s'exprimant post-mortem.
Une telle
distribution eut pu donner lieu à un
pensum.
Il n'en est rien.
Antoine
Tshitungu Kongolo
Écrivain, Docteur ès lettres de
l'Université de Lille III.
Personnages
Anne De
Vleeschouwer
Maximilien Atangana
Franck Livin
Robert
Stoupy
Cédric Mainil
...............
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Sarah
Patrice
/ Lumumba
Baudoin Ier
Militaire
1
Militaire 2
Mise
en scène
Décor
- Jean
Capiau et José Coval
Musique
Régie
- Nicolas
Huart et Jacques Michy
- Conception des éclairages :
Nicolas Huart
- Régie son : Janine Laruelle
Affiche
Photographie
Création
Production
- Studio-Théâtre
de La Louvière
Lieu
- Centre
Culturel et Sportif de Strépy-Bracquegnies
Livret

62
pages, octobre 2007
ISBN
: 2-87267-115-3
Prix : 7,50 euros
Ouvrage paru
aux
Éditions du Cerisier dans la
collection
théâtre-action.
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