A comme Adrien

de Janine Laruelle-Louvet



Adrien ne vit plus : il ne se reconnaît plus dans son identité d'homme écartelé entre les médias. Perdu, il se cherche. Comment être suffisamment équilibré et fort pour assumer ses angoisses, sa condition d'homme en cette fin du XXè siècle ?


Extrait

Tableau 3.

ADRIEN (se couchant). - Là, tout en haut, au-dessus de nos têtes, dans le bleu, il y a un trou. Parfois il s'élargit ou se rétrécit, comme pour annoncer une mauvaise naissance.

CONSTANT. - Ah oui, l'ozone ! J'ai vu à la télé que des dizaines de savants surveillent. Pas de danger !

ADRIEN. - Ces images que l'on capte, et toutes ces nouvelles, elles circulent, dans le ciel, invisibles menaces, redoutables multitudes. On nous a montré la bombe et ses horreurs d'apocalypse, cette bombe que des hommes ont construite et lancée sur une ville pleine d'innocents...

CONSTANT (plus sérieux). - Il fallait bien que la guerre se termine.

ADRIEN. - Et les fours crématoires, et ces êtres tout nus qui se tenaient par la main, incrédules, impuissants devant tant de malheurs.

CONSTANT. - Il y a des réalités aux approches difficiles. La vérité est parfois brutale, tu sais. Autrefois, un événement dramatique se racontait et chacun s'en faisait une représentation à la mesure de son univers personnel. À présent, les médias nous gorgent d'images qui nous sont extérieures, imposées ; des discours coupés de visions choc, souvent lapidaires, qui perturbent et saturent notre sensibilité.

ADRIEN. - Elles s'accumulent dans nos têtes. Frissons, vulgarité, voire même présentation obscène du réel ! Vers quelles régions troubles du mental se glissent donc ces couleuvres, et que vont-elles y faire ?

CONSTANT. - Tu regardes trop la télé. Tu te laisses envahir.

MARYSE (qui est revenue). - Je le lui dis tous les jours : tu lis trop les journaux.

ADRIEN. - On ne peut pas ignorer !

CONSTANT. - C'est important d'être informé, Adrien, mais à quel prix ? Et puis, que peut-on y faire ?

MARYSE. - Il y a des organisations internationales qui s'occupent de ces problèmes...

ADRIEN. - Mais vous ne voyez pas cette marée immonde qui, de partout, monte à l'assaut de notre image d'homme ? Au Brésil, on tire les enfants des rues comme des lapins, puis on nous les montre à la télé dans une housse de plastic transparent avec une étiquette... quand on connaît leur nom. En Asie, le commerce du sexe les avilit par milliers : tourisme d'un genre particulier pour occidentaux pervers. En Amérique du Sud, on parle de trafic d'enfants, d'organes, de mutilations. Pas plus tard qu'hier, j'ai vu qu'en Russie, rejetés de la société parce que inutiles, les enfants débiles mentaux ou handicapés pourrissaient lentement dans des mouroirs... Et soudain, chez nous, près de nos maisons, la même horreur se révèle. Pire encore peut-être !

CONSTANT. - Mais c'est partout comme cela ! Aux Etats-Unis, j'ai lu qu'en vingt-cinq ans, neuf mille personnes civiles avaient été victimes d'irradiations nucléaires intentionnelles. C'est dans un rapport officiel.

MARYSE. - On ne peut pas porter tous les péchés du monde ! Adrien, tu ferais mieux de manger. Depuis des jours, tu ne manges quasi plus. Tu vas tomber malade et ça ne changera rien aux événements.

ADRIEN. - L'autre jour, après ce que j'ai vu à la télé, j'ai perdu l'appétit. Quelque chose a basculé au fond de moi.

CONSTANT. - Que s'est-il passé, Adrien ? Explique-nous.

ADRIEN. - Ça tombe goutte à goutte, comme un poison, sans qu'on s'en rende compte, sans bruit. Et puis, un jour, encore une image, une, et tout s'est déchiré en moi. J'en ai encore la nausée.

MARYSE. - Raconte, Adrien.

ADRIEN. - Quelque part en Afrique, c'est la guerre. On voit un enfant atterré qui se protège la tête de ses deux bras. Un militaire, d'une ethnie rivale, se rue sur lui. Il lève sa machette, lui coupe les bras. J'ai crié "Non !", tandis que jaillissaient mes larmes. Ce fut brutal, précis, insensé... L'image me vrille l'âme.

MARYSE. - Chez nous aussi, de telles horreurs se sont passées. Pendant la dernière guerre, dans les camps en Allemagne. On tuait les enfants en leur fracassant le crâne contre les murs pour faire parler leur mère.

(...)

CONSTANT. - À l'aube de chaque jour, dis-toi que tout est possible, le bien comme le mal.


Personnages
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...............
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Adrien
Maryse
Constant



Mise en scène

Scénographie

Affiche

Régie

Musique

Photographie

Création

Production

Lieu

Livret


recto du livret71 pages (quatre pièces) Novembre 1997
ISBN : 2-87282-210-5
Prix : 320FB (environ 8 euros)
Ouvrage paru aux Éditions Lansman sous le numéro 211 (détails) dans la collection Nocturnes Théâtre.

vignette verso livret
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Arrière de la couverture du livret
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