Ces
voix qui montent en moi
de
Franck Livin
Voir les photographies de
M. Schiavetta lors de la représentation à
l'Athénée Provincial Warocqué
Morlanwelz-Mariemont (
lien
vers l'Athénée)
Extrait
Tableau 4.
Scène de catch opposant
deux hommes au visage
complètement noirci par le charbon. Ils se tiennent à l'extérieur d'un
petit cercle dont la zone centrale correspond à l'espace de combat.
SIMON.
- À
ma gauche, Gianni, un mètre septante, une boule de muscles, originaire
de Pescara. Gianni il pescatore, surnommé ainsi, rapport à son premier
métier. En 1951, il a débarqué des Abruzzes, à bord d'un train au
confort très rudimentaire. Ça va Gianni ? À ma droite, l'irrésistible
et mystérieux P'tit Louis, régional de l'étape. P'tit Louis connaît la
moindre taille, un homme de coupe comme on n'en fait plus, le seul rat
des galeries à pouvoir repérer le grisou rien qu'à l'odeur. Encore un
peu de patience, P'tit Louis... Ces deux-là seraient faits pour
s'entendre, enfin presque, s'il n'y avait entre eux un lourd
contentieux. Une histoire aussi vieille que l'humanité elle-même : une
histoire d'amour. Mesdames, Messieurs, le spectacle peut commencer ! (À
Gianni et P'tit Louis.) En garde, messieurs. Allez-y et que le meilleur
gagne.
Les lutteurs quittent la zone
neutre et s'avancent au centre du cercle. Ils s'agrippent l'un l'autre.

P'TIT
LOUIS. - Alors, le macaroni, t'es moins fier maintenant, hein ?
D'abord, elle supporte pas les Italiens, Rose.
GIANNI.
- La lucce piacie a gli flore. Prendero lei nel mio paese. Dove il sole
non tramonta.
P'TIT LOUIS. - Tu veux l'emmener
dans ton pays ? Il faudra d'abord que je t'y autorise.
GIANNI.
- Tu vois dans mes yeux ces collines vertes qui épanchent leur soif
avec l'eau de la mer ? Et agrippés aux flancs de ces collines, les
villages plombés par la chaleur de juillet, tu les distingues, dis ?
P'TIT
LOUIS. - Le soleil, la mer, les petites rues pittoresques : lâcher tout
ça pour se retrouver dans ce merdier, fallait être fou.
GIANNI.
- Hai ragione : j'aurais jamais dû quitter l'Adriatique. Et dire qu'en
1946, lors des accords de coopération, nous avons cru qu'on nous
enverrait dans un pays de cocagne.
P'TIT LOUIS.
- On aurait très bien pu se débrouiller tout seuls.
GIANNI.
- Sans nous le charbon serait resté planqué un kilomètre sous tes
pieds. La concurrence étrangère était rude, la main-d'oeuvre moins
chère ailleurs. Et avec ça les Belges refusaient d'aller humer le bon
air de l'enfer et de manger la poussière du sous-sol.
P'TIT
LOUIS. - Tu vas la mordre la poussière, il pescatore ! Au début quand
vous êtes descendus je parlais plus à personne. J'ai été sur le point
de trahir le charbon pour l'acier.
GIANNI. - Sei
differente, forse... Toi, descendre dans les boyaux de la terre, ça
t'épuise mais tu continues. Non sei capace di fare qualcosa di altro,
stronzo. Tu sais rien faire d'autre.
Le
combat se poursuit, chacun prenant tour à tour l'ascendant sur l'autre.
P'TIT
LOUIS. - Quand mon père y est descendu pour la première fois, il avait
pas plus de douze ans. Un jour, il a oublié de s'engouffrer dans le
dernier cuffat. Il avait pas senti venir le grisou, le Marcel et
pourtant, il savait le renifler comme pas un.
GIANNI.
- Personne n'est capable de ça, idiot : le grisou n'a pas d'odeur. Je
t'aime bien, Luigi, mais ça tu pourras jamais me le faire gober.
P'TIT
LOUIS. - Il peut mettre des gants, marcher sur la pointe des pieds,
courir masqué au beau milieu des galeries, je te le repère en moins de
deux.
GIANNI. - Moi, il n'y a qu'une seule
odeur, un parfum plutôt, qui fait trembler mes narines à deux
kilomètres, c'est celui de Rose, Rosa, cara mia.
P'TIT
LOUIS. - Dommage pour toi, mon vieux Gianni : j'aurai bientôt
tellement amoché ton gros nez qu'il lui sera impossible de faire la
différence entre une rose et un pissenlit. Tiens, ça sent la mort toute
proche, la tienne, peut-être.
GIANNI. - Tu vaux
pas mieux que les autres. Vous nous avez traités comme des animaux.
Oui, comme des chiens, cani !
P'TIT LOUIS. - Au
coeur de la nuit du charbon nos petites étoiles brillaient d'un même
éclat. Ces heures passées à creuser le même sol, à respirer le même
air... ces angoisses qui nous déchiraient l'estomac, nos coups de
gueule et nos révoltes... tu ne peux pas avoir oublié, dis. Et la grève
après l'accident mortel en 1958, toi et moi, nous en étions, non ?
GIANNI.
- Je revois notre tête à tous quand à notre arrivée le chef porion nous
a désigné le logement qu'on nous avait si gentiment attribué. Certains
se sont mis à chialer. Le ciel était gris, des chariots suspendus
volaient au-dessus de nos têtes. Les oiseaux de la mort.
P'TIT
LOUIS. - C'est toi qui vas me faire pleurer si ça continue...
GIANNI.
- Une baraque en tôles. Torride en été, glaciale en hiver, à
l'intérieur de laquelle nous étions entassés.
P'TIT
LOUIS. - On vous assurait le voyage, on vous donnait un emploi et une
paye, c'était déjà pas si mal, non ?
GIANNI. -
J'aurais voulu que le train qui nous avait amenés m'aspire, me cloue
sur la banquette d'un wagon avant de me balancer comme un vulgaire
tonneau en gare de Milan. Et boum, a giro di posta !
P'TIT
LOUIS. - Et boum, oui, retour à l'expéditeur et bon débarras !
GIANNI.
- Je suis resté ici à cause d'une femme. Un sourire, des yeux d'un bleu
que je ne connaissais plus. Una bocca fina, piena di grazia.
P'TIT
LOUIS. - Tous les mêmes : avec vos gueules d'acteurs et vos beaux
habits du dimanche vous en avez embobiné quelques-unes, hein.

GIANNI.
- C'est sûr qu'avec ta face de musaraigne, t'as aucune chance, toi. Tu
serais plutôt du genre à les faire fuir... L'autre jour, j'ai
pris Rose dans mes bras. On a dansé sur la place du campement.
P'TIT
LOUIS. - Arrête-toi, Rose, j'ai une vrille dans la tête, tu me rends
fou.
GIANNI. - Je ne sais pas ce qui m'a pris.
P'TIT
LOUIS. - Et ses yeux, comment étaient-ils ? J'adore la douceur de son
regard.
GIANNI. - Je l'ai serrée contre moi, sa
taille s'est laissé faire.
P'TIT LOUIS. -
Salaud. Tu l'as touchée avec tes sales pattes calleuses, alors. Que je
ne t'y reprenne pas.
QUELQU'UN CRIE DANS LA
SALLE. - Coup de grisou à moins sept cents ! Vingt hommes faits comme
des rats. Faut des volontaires pour descendre.
P'TIT
LOUIS. - Gianni, où vas-tu ?
GIANNI. - T'as
entendu, non ?
P'TIT LOUIS. - Je t'accompagne.
GIANNI.
- E rischioso.
P'TIT LOUIS. - Dangereux ? Tu vas
pas m'apprendre le métier, quand même.
GIANNI. -
Sono Italiani. Sono Turci. Sono stranieri.
P'TIT
LOUIS. - Oui, il y a des Turcs, des Russes. Des hommes, des camarades.
J'arrive, cretino.
Personnages
Anne De
Vleeschouwer
Michel
Eggermont
Jean Leroy
Franck Livin
Monia
Livin
Emmanuel
Loretelli
Stéphane Mansy
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Arianne
L'echevin
Simon
P'tit
Louis
Zoé
Gianni
Le
promoteur
Mise
en scène
- Collective avec l'auteur, les
comédiens du
Studio-Théâtre et Jean Louvet
Décor
Affiche
Musique
Régie
- René
Cornu, Jacques Michy et
Nicolas
Huart (régie lumière et conception des éclairages)
Photographie
Création
Production
- Studio-Théâtre
de La Louvière
Lieu
- Centre
Culturel et Sportif de Strépy-Bracquegnies
Livret

87 pages (deux
pièces)
Octobre 2004
ISBN
: 2-87267-082-3
Prix : 7,50 euros
Ouvrage paru
aux
Éditions du Cerisier dans la
collection
théâtre-action.
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le texte imprimé au verso du livret.